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SYSTÈMES DE CONFLITS EN AFRIQUE DE L’OUEST

Par Massaer Diallo ( Juin 2009)[i]

Contexte et définition

 


[i] Ce texte a fait l’objet d’un très grave plaggiat alors même qu’il était déjà inséré dans un projet d’ouvrage de la CEDEAO alors en cours d’édition. L’auteur du texte prendra toutes les dispositions au moment opportun vis à vis du responsable concerné qui a déjà publié le travail incriminé

Le concept de système de conflits est un résultat de l’analyse des conflits et du suivi de leurs dynamiques et évolutions. En Afrique de l’Ouest, l’observation de situations conflictuelles dans l’espace géopolitique constitué par les pays du fleuve Mano (Côte d’Ivoire, Guinée, Liberia, Sierra Leone) mais aussi dans les zones sénégambiennes (Sénégal, Gambie, Guinée Bissau) pouvait déjà à elle seule fonder l’hypothèse qu’il existe des systèmes de conflits. Depuis deux ans les dynamiques conflictuelles et l’hybridation des menaces (rébellion, terrorisme d’Aqmi et narco trafic) dans la bande sahélo-saharienne (incluant entre autres la Mauritanie, le Mali et le Niger) ont confirmé non seulement l’existence mais encore l’expansion d’un nouveau système de conflit dans cette partie reliant l’Afrique de l’ouest et du Nord. En Afrique centrale aussi (Tchad/Soudan-Darfour et RDC/Région des Grands lacs) l’existence d’un système de conflit est avérée.

Des travaux sur certains pôles de conflits utilisent la notion de système de conflits sans le relier nécessairement à une approche conceptuelle[1]. Le sujet est, par ailleurs, entré dans la thématique de certaines institutions universitaires.

Qu’entend-on par système de conflits ?

Les systèmes de conflits sont à comprendre comme des complexes conflictuels constitués d’un ensemble de conflits de territorialités différentes, d’envergures et d’intensité variables, de formes et de causes immédiates différentes mais à l’évidence liés entre eux dans la durée, s’alimentant les uns les autres et finissant par s’articuler de manière évidente sous l’effet des évolutions, des dynamiques enclenchées par la crise et/ou de l’action délibérée d’acteurs prépondérants aux intérêts convergents ou communs.

Caractéristiques

La constitution, le développement et la transformation des systèmes de conflit dépend de trois types de déterminants :

  1. une dynamique des conflits
  2. des acteurs
  3. une diversité de facteurs

Dynamique des conflits et polarisation en système

1. Même si un conflit peut avoir un caractère polycentrique, il existe toujours un épicentre, foyer initial et/ou principal à partir duquel il se déclare mais aussi où se révèlent ses principaux enjeux.

2. La dynamique des conflits rend compte des processus d’expansion et d’éventuelle extinction. Elle se traduit par des « débordements » d’un conflit de son épicentre et/ou une interconnexion entre des ensembles conflictuels territorialement séparés et éventuellement différenciés aux niveaux des causes.

3. La dynamique entraîne ou exprime l’expansion du conflit de son foyer et/ou champ territorial initial. Elle provoque une impression de contagion débouchant sur de nouveaux foyers visiblement liés, ou de synchronisation plus ou moins apparente de plusieurs conflits se développant dans des cadres locaux ou nationaux différents.

 

Les acteurs dans la constitution de systèmes de conflits

1. L’observation des conflits en Afrique débouche sur le constat d’une certaine «ubiquité » des acteurs liée au caractère souvent transfrontalier, voire transnational des réalités socioculturelles et au caractère dynamique des peuplements.

2. En cas de conflit, ces dynamiques intrinsèques deviennent des facteurs de diffusion et d’accélération des crises du fait des continuités qui transcendent les frontières nationales ou locales. Les dynamiques sociales et socioculturelles ne suivent pas toujours les tracés institutionnels politiques et étatiques dans lesquels les populations sont aussi organisées de manière plus récente. Il se produit souvent ce que Guy Nicolas[2] a appelé « les polarités divergentes » à propos des sociétés et de l’État fédéral nigérian. L’amplitude, la configuration et le champ d’extension des conflits ne sont pas essentiellement déterminés par la territorialité étatique ; ils dépendent largement de l’implantation non pas militaire mais sociale, socioculturelle et politiques des acteurs. La discontinuité des territoires ne fait pas obstacle à la constitution d’un champ conflictuel plus ou moins unifié ; notamment par les liens préalablement existants entre des acteurs ne relevant pas nécessairement des mêmes Etats, tout en appartenant à de mêmes socles humains et/ou sociopolitiques. Les mouvements de populations liés aux conflits eux-mêmes vont avoir souvent des directions et des formes déterminées par ces liens qui font sauter le verrou des différenciations nationales et des souverainetés étatiques. Les raisons sont d’ordres ethniques, historiques, géopolitiques et économiques.

3. Les acteurs du conflit enjambant plusieurs territoires ne sont pas les mêmes mais ont des liens de parenté ou de proximité au plan ethnique, religieux, idéologique, politique ou économique.

4. Convergence d’intérêts stratégiques et/ou économiques entre ces acteurs engagés ou évoluant dans des espaces de souveraineté différents.

5. Éventuelle connivence criminelle d’acteurs de types différents, dans des espaces transfrontaliers en rapport avec des trafics contribuant entre autres à la reproduction des moyens d’action, de vie et de l’économie informelle de guerre.

Ces divers types et formes de connexion ont pour impact une organisation de plus en plus délibérée des pôles en conflit.

Facteurs de structuration des systèmes de conflits [3]

Les facteurs de structuration des systèmes de conflit sont nombreuxmais d’importance inégale. Signalons les principaux qui entrent en jeu dans le contexte de l’Afrique de l’Ouest :

1. Régionalisation des causes écologiques de crises et de conflits en rapport avec l’impact du changement climatique sur la pauvreté, la stabilité socio-économique et l’avenir de certaines populations nomades ou sédentaires.

-     Pression géopolitique régionale[4] sur des crises existantes.

-     Mobilité transfrontalière des acteurs etvictimes de conflits : rebelles, réfugiés, bandes armées.

-     Fragilité étatique face à des pressions de convoitises sur des gisements transfrontaliers de ressources naturelles et face à des menaces visant le territoire, les populations et/ou le pouvoir.

-     Constitution d’une économie de guerre et de prédation dans les espaces transfrontaliers et des zones échappant au contrôle de l’Etat.

-     Connexion des menaces, des risques et des enjeux : crises foncières, frustrations identitaires touchant les mêmes populations dans des pays frontaliers.

-     Circulation sous-régionale et régionale des armes légères et de petit calibre (près de 10 millions en Afrique de l’Ouest dont plus de la moitié est détenue par des forces non légales ; près de 10 000 missiles issus de la décomposition de l’armée libyenne de Kadhafi disséminés, accessibles à des forces terroristes, rebelles ou criminelles).

-     Développement de réseaux transnationaux de trafic et de financement criminel de la violence armée. (Le Nord Mali et la Guinée Bissau en sont des foyers importants) ;

2. Décloisonnement et hybridation sous-régionale du narcotrafic avec des mouvements rebelles, des organisations terroristes et des réseaux de prédation des ressources naturelles, de trafic de marchandises et de personnes.

IMPACT
  • Internationalisation, expansion et déstabilisation régionale

Des conflits apparemment différents se cristallisent et mettent tendanciellement aux prises des blocs opposés : forces nationales ou locales, politiques, étatiques, institutionnelles ou sociales qui n’étaient pas toutes à priori des protagonistes du conflit initial. Il en résulte une expansion organisée et une internationalisation. En Afrique subsaharienne, le conflit de la région des Grands Lacs en a fourni l’exemple à la fin des années 90. La crise en cours au Nord Kivu confirme cette tendance. Les systèmes de conflits tout en étant l’expression de conflits pratiquement asymétriques portent, par leur expansion, des risques évidents d’engendrer des conflits classiques opposant ou exposant à la confrontation armée plusieurs pays ou groupes de pays. Cela a été le cas en Afrique de l’Ouest et du Centre : Tchad/Soudan ; Côte d’Ivoire/Burkina ; Guinée/Liberia ; Sénégal/Guinée-Bissau. Actuellement le développement accéléré du système de conflit sahélo-saharien s’est traduit par une crise majeure au Mali. Les 2/3 du pays dans sa partie Nord sont occupés par une conjonction de forces rebelles et terroristes islamistes (MNLA, Ansar Dine,MUJAO, AQMI). La conflictualité s’est élevée au Sahel Sahara avec la proclamation non reconnue d’un Etat dénommé « AZAWAD » et la nouvelle polarisation au Nord Mali de nébuleuses terroristes venues d’Afrique du Nord (Aqmi), du Nigeria (Boko Haram), de divers pays d’Afrique de l’ouest (MUJAO), d’Afghanistan et du Pakistan (Al Qaeda).Une intervention militaire régionale (CEDEAO et Union Africaine) internationalement appuyée (ONU et pays membres de l’OTAN) se profile. Cela met nettement en évidence l’importance à accorder à une stratégie préventive fondée sur une analyse des systèmes de conflits.

  • Prolifération de foyers chroniques de violences armées, d’instabilité et de fragilités : la consolidation systémique d’un conflit génère des nébuleuses[5] conflictuelles.

Celles-ci fonctionnent comme des facteurs entretenant la crise par une mobilisation périodique ou épisodique d’acteurs périphériques qui peuvent redynamiser une crise en forte régression ou de faible intensité.C’est le cas des groupes armés, des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR[6]) et le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) de Laurent Nkunda dans le complexe conflictuel de la Région des Grands Lacs[7]. Idem pour l’émergence des Bakassi Freedom Fighters (BFF) qui viennent « étendre » et entretenir dans le Golfe de Guinée le complexe conflictuel enkysté dans le Delta du Niger en rapport avec la question de l’exploitation des ressources naturelles. Un système de conflit devient évident lorsque les multiples manifestations (des conflits) qui le constituent, révèlent leurs imbrications, dénotent des alignements et des connivences en même temps que se constatent des lignes de cohérence dans les objectifs des acteurs et de possibles coordinations dans leurs actions[8].

  • Implantation transfrontalière qui facilite une hybridation des menaces sur la paix et la sécurité. Les nébuleuses périphériques sont généralement constituées d’acteurs pouvant être très divers qui ont investi des espaces transfrontaliers avec des forces et des capacités politiques et militaires inégales. Cette territorialité qui échappe à toute souveraineté directe favorise la connexion, pour des raisons stratégiques ou tactiques, des acteurs de violence, de conflit et d’insécurité. A travers des activités discontinues faites de violence souvent de faible intensité mais alimentant de manière durable l’insécurité et l’instabilité[9], ces acteurs figurent parmi les principaux facteurs de la « trans-nationalisation[10] » des systèmes de conflits et fonctionnent sinon comme causes du moins comme catalyseurs de leur internationalisation.
  • Aggravation de la fragilité des Etats des pays en situation de conflits et de post-conflit avec une forte emprise des réseaux de trafics de drogue et de prédation des ressources naturelles sur des secteurs de l’administration et de la sécurité, et des risques de déstabilisation du jeu politique démocratique. Ces dernières années la Guinée-Bissau a été indexée sur ce plan. A présent le Mali constitue un cas aggravé du fait que l’Etat de droit y a subi un coup avec un récent coup d’Etat lié à la crise dans le Nord du pays. La disproportion entre l’immensité du territoire (plus de 1 200 000km2) et les capacités de défense a débouché sur la perte actuelle de souveraineté sur une partie significative du pays.

ENJEU ET OBJECTIFS DE l’ÉTUDE DES SYSTÈMES DE CONFLITS

Il s’agit d’éclairer et de renforcer les fondements d’une approche globale, régionale et sous-régionale :

  • d’alerte et prévention des conflits,
  • des stratégies et politiques de gestion et de sortie de crise.

Il s’agit aussi de rendre disponible des outils contextualisés pour l’alerte précoce et une réponse rapide notamment par une identification des facteurs, des dynamiques et acteurs de conflit et de paix pour aboutir à des résultats durables mitigeant les effets restrictifs d’une approche simplement nationale et/ou sectorielle dans la résolution des crises.

Il s’agit enfin de mettre en évidence des causes profondes et pas nécessairement apparentes des conflits ou de leur récurrence pour inspirer des stratégies et éclairer des politiques préventives prenant en compte des dimensions éventuellement ignorées ou d’ordinaire négligées.

L’ensemble de ces objectifs s’inscrit dans une veille politique et stratégique sur les pôles et dynamiques de conflit à l’échelle régionale tout en contribuant à leur transformation vers la paix et la sécurité pour le développement. Dans cette perspective, l’implication effective de la CEDEAO et de la société civile est très importante.

PERSPECTIVES DE TRAVAIL SUR LES SYSTÈMES DE CONFLITS

Diverses questions pourraient guider l’organisation du travail :

  • Quels sont les systèmes de conflits en œuvre dans l’espace CEDEAO ?
  • Comment se sont-ils respectivement constitués ?
  • Quels sont leurs dynamiques, tendances et impacts sur la paix, la sécurité et le développement aux niveaux local et national, régional et international ?
  • Quelles sont les mesures stratégiques, politiques, économiques et sécuritaires pouvant contribuer à leur transformation pacifique et leur neutralisation ?

Pour contribuer à des réponses à la première question, nous émettons l’hypothèse qu’il existe en Afrique de l’Ouest quatre systèmes de conflits :

4 Le système du Mano River qui réunit dans un même ensemble conflictuel la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone.

4 Le système de conflit en Sénégambie méridionalequi relie le Sénégal, la Gambie et la Guinée Bissau. Ce système est alimenté par la rébellion en Casamance et la crise politique affectant la Guinée Bissau depuis la guerre civile de 1998.

Bien que ces deux systèmes n’aient pas disparu totalement et/ou définitivement, la tension avaient fortement baissé ; mais la crise armée post électorale en Côte d’ivoire ainsi que le nouveau coup d‘Etat en Guinée Bissau  ont « réveillé » ces deux systèmes.

Deux autres pôles de conflits qui se dessinaient autour de l’axe Nord Mali et Niger d’une part et du Golfe de Guinée d’autre part (notamment à partir de l’épicentre de la rébellion dans le Delta du Niger au Nigeria) se sont développés depuis la guerre civile de Libye. Ils revêtent actuellement une acuité préoccupante. Le système du Golfe de Guinée touche le Cameroun et la Guinée équatoriale tout en ayant un impact sur la sécurité au Bénin et au Togo. Le Tchad, le Soudan et la République Centrafricaine sont eux aussi concernés par un système de conflit en forte activité autour du Darfour, entre autres.

 

 


[1]Voir Roland Marchal, Tchad/Darfour : vers un système de conflits ; Politique africaine n°102, juin 2006. Voir aussi la revue Politique africaine n° 88 de Décembre 2002 centré sur « la régionalisation de la guerre » et où il y a un article du même auteur intitulé : « Liberia, Sierra Leone et Guinée : une guerre sans frontières ».  Voir par ailleurs la problématique de conflit.

[2]Voir Le Nigeria : dynamique agonistique d’une Nation à polarisation variable ; Cultures et Conflits n°1 (1990) ; pp 114-150.

[3]Il existe de nombreux exemples illustrant chacun de ces facteurs. Le conflit du Liberia qui a éclaté à partir de 1989 a permis d’observer leur effectivité et leur imbrication qui ont déterminé l’existence d’un système de conflit englobant l’ensemble des pays du Mano River. Initié par le NPLF de Charles Taylor qui est parti de Côte d’Ivoire, ce conflit a affecté le Liberia comme foyer central ; mais il déborda aussi sur la Sierra Leone où les diamants à l’est du pays ont joué un rôle important dans son financement. La Guinée sera aussi touchée dans le développement de la dynamique de ce conflit. La transformation de celui-ci a impliqué des forces régionales et internationales (ECOMOG, MINUL et MINUSIL) des forces nationales et locales dans les quatre pays touchés appartenant à l’Union des pays du Fleuve Mano.

[4] La crise actuelle au sahel sahara en est actuellement un exemple

[5] Il s’agit de divers types d’acteurs constitués de manière périphérique, « satellitaire » et/ou parasitaires autour d’acteurs principaux de premier champ en confrontation. Ces nébuleuses provoquent ou accentuent des économies de guerre qui contribuent à attiser les conflits en en assurant au moins subsidiairement l’approvisionnement en armes et en combattants. Les exemples sont nombreux : milices, coupeurs de routes, bandes armées, armées rebelles satellites, lambeaux d’unités militaires conventionnelles défaites vivant de la prédation, groupes de combattants refusant le DDR, groupes supplétifs et/ou d’auto-défense communautaire.

[6] Elles regroupent essentiellement des milices Hutus issues ou non des soldats des anciennes Forces armées rwandaises.

[7] Un récent rapport d’experts au Conseil de Sécurité de l’ONU établit la réalité des appuis donnés au CNDP de Laurent NKUNDA par le gouvernement rwandais (fourniture de munitions, recrutement de soldats, y compris d’enfants soldats etc.) le même rapport parle de collaboration entre l’armée de la RDC et les FDLR.

[8] Le cas du Nord Mali est de ce point de vue significatif : Malgré les objectifs stratégiques divergents les forces rebelles du mouvement touareg MNLA restent en connivence avec les islamistes d’Ansar Dine et d’Aqmi dans une gestion concurrente du Nord Mali en mi 2012

[9] Même dans des contextes post-conflit (comme au Liberia) ayant largement neutralisé la violence armée organisée liée au conflit, la persistance ou la résurgence de fortes tendances à l’insécurité rendent compte aussi des probables effets du système de conflits dont le pays a été en un moment l’épicentre. La désintégration avancée du système laisse des nébuleuses d’acteurs et des séquelles au plan sécuritaire.

[10] Comme le soutient Marchal (2006), il se constitue à un niveau transnational « un système de guerre puisque des conflits armés produits de conjonctures nationales distinctes et relevant d’acteurs, de modalités et d’enjeux différents, s’articulent les uns aux autres et brouillent les frontières spatiales, sociales et politiques qui les distinguaient initialement. » in Conjoncture n° 136, 2006 ; p. 135-136.