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Aperçu sur les facteurs de conflictualité en Afrique de l’Ouest

L’Afrique de l’Ouest, excepté la Mauritanie, se superpose à l’espace CEDEAO. Celle-ci qui regroupe les 15 Etats d’une région marquée par une véritable cohérence historique et géopolitique. Deux décennies après leur accession à l’indépendance, ces pays ont connu pour la plupart des crises et conflits dont certains, au Liberia et en Sierra Leone notamment, ont revêtu un caractère meurtrier et dévastateur.


Si aucune société inscrite dans le devenir historique ne peut être exempte de conflictualité, les formes violentes et organisées de celle-ci ont un statut spécifique. Elles peuvent certes constituer des facteurs de transformation historique et politique ; mais elles constituent aussi un défi majeur pour la paix, la sécurité et le développement des sociétés, des Etats et des nations d’Afrique.

Il importe donc d’identifier les facteurs spécifiques à ce type de conflictualité pour bâtir sur cette base aussi bien une politique de prévention que des stratégies de gestion, de réduction et de transformation des crises violentes et armées.

Notre aperçu typologique des facteurs de conflits s’inscrit dans une approche régionale qui articule les causalités internes et locales aux déterminants de caractère transnational, transfrontalier et régional. On retrouvera ainsi :

-des facteurs internes, notamment des vulnérabilités structurelles et leurs corollaires, ainsi que des ressources conflictuelles2.

- des facteurs régionaux : il s’agit de dynamiques transfrontalières et transnationales qui jouent un rôle de vecteur de diffusion et d’amplification des facteurs de crise et de conflits

-des facteurs exogènes : ils rendent compte du poids des puissances extérieures et de divers réseaux criminels aux niveaux régional, national et local. Certaines criminalités3 qui auraient pu être simplement des défis à relever , constituent dans le contexte de fragilité de l’Etat des facteurs réels de crise et de conflit avec un fort potentiel de nuisance sociale , politique et sécuritaire .

3 C’est le cas du narcotrafic international entre autres.

4 Le Cadre de prévention des conflits de la CEDEAO l exemple édifiant du Liberia avec la « marginalisation reconnue et systématique des autochtones par les Américano-Libériens. » qui « a élargi les failles structurelles et fini par entraîner la

violence au Liberia.

5 Il s’agit notamment des pays suivants : Côte d’Ivoire, Guinée, Guinée Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Nigeria. D’autres pays n’ont pas été exempts de crises politiques accompagnées de violence armée : TOGO. La Gambie a connu une intervention de l’armée sénégalaise en 1981 pour faire face à un coup d’Etat dirigé par Kukoï Samba Sagna.

Certaines contradictions socioculturelles entre groupes ou communautés d’un même pays peuvent intervenir aussi comme des catalyseurs ou « aggravateurs » des facteurs structurels4 de conflictualité.

Qu’en est –il donc de la conflictualité dans le contexte de l’Afrique de l’ouest ?

Quels sont les principaux facteurs structurels, régionaux et exogènes qui la déterminent ?

UN CONTEXTE DE PERSISTANCE D’UNE CONFLICTUALITE VIOLENTE A PREDOMINANCE POLITIQUE

En matière de conflictualité L’Afrique de l’Ouest a un héritage proche et lointain qui a laissé des traces dans les rapports entre les communautés et entre celles-ci et le pouvoir politique central .Des tendances centrifuges contemporaines s’enracinent dans une longue tradition d’autonomie ou de résistance aux formes hiérarchisées et centralistes de pouvoir.

Dans certains pays la militarisation et le poids de l’armée dans la vie publique continuent de faire peser des risques de crise et de conflit, comme cela a été le cas en Guinée et en Guinée Bissau. Mais l’Afrique de l’Ouest a depuis quelques années déjà amorcé une dynamique de sorties de crises. Les conflits armés les plus destructeurs et les crises sociopolitiques les plus sanglantes ont été transformés et largement résorbées au Liberia et en Sierra Leone et .partiellement seulement au Togo et en Guinée.

Et comme l’ont montré le massacre du 28 Septembre 2009 en Guinée, les incertitudes en Guinée Bissau ainsi que la résurgence des conflits touareg au Mali et au Niger, il y a une persistance de la conflictualité violente au niveau régional. C’est en très probable rapport avec l’impact de facteurs et acteurs qui continuent de peser sur la paix, la sécurité et la stabilité de nombreux pays.

Neuf à 11 des quinze Etats membres de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont connu des conflits armés, très meurtriers ou de faible intensité depuis le début des années 805. Parmi eux figurent la Côte d’Ivoire et le Nigeria qui sont les poids lourds économiques et démographiques de la région ainsi que le Mali et le Niger qui sont les pays les plus étendus.

Nonobstant une implication de la CEDEAO qui contribue à renforcer la prévention des crises à travers un dispositif d’alerte précoce , un mécanisme de prévention et de gestion , la persistance de la conflictualité indique et mesure celle des défis et renvoie à l’interaction complexe d’une diversité de facteurs qui doivent être saisis et traités de manière globale et cohérente.

DES VULNERABILITES STRUCTURELLES

Des variables à fort potentiel de détermination structurent les vulnérabilités internes :

-Un héritage historique de conflictualité précoloniale, coloniale et postindépendance

-Une forte croissance démographique dans un contexte de pauvreté et de performances économiques insuffisantes

-fragilité étatique et instabilité sociopolitique

-une diversité ethnique politiquement instrumentalisée

Une histoire régionale marquée par la conflictualité

L’histoire de la région a été marquée par des violences armées de conquêtes, de domination et de résistance. Des guerres d’expansion politique ou religieuse (à l’instar de la Djihad d’Osman Dan Fodio) et des résistances ont accompagné les grands empires et royaumes (Ghana, manding, bambara, peulh) dés l’époque précoloniale. Des violences de razzias et des résistances ont marqué la longue période de développement de l’esclavage. Il y a eu aussi la conquête coloniale, les résistances, les rébellions et les mouvements armés de libération nationale.Ces épisodes successives de l’histoire politique ont déterminé des cultures et comportements de domination ou de résistance ; elles ont façonné des rapports au pouvoir, ou à l’armée (comme c’est le cas entre autres des Balantes en Guinée Bissau).

La conflictualité postcoloniale est principalement intra-étatique tout en ayant souvent une envergure ou une diffusion sous-régionale, comme en rend compte le conflit qui atteignit tous les pays du Fleuve Mano à partir du Liberia. De nouveaux conflits d’origine civile ou militaire vont affecter la région .Ils vont avoir pour enjeux soit la conquête du pouvoir d’Etat et un accès aux ressources( , Guinée Bissau ,Côte d’Ivoire, Liberia Sierra Leone ) , soit une autonomie politique ,des motifs identitaires et/ou un autre partage des ressources naturelles ( MEND dans le delta du Niger et mouvements touaregs au Mali et au Niger, soit pour tenter une séparation (Biafra en 1967) ou obtenir une autonomie territoriale de type indépendantiste (Casamance au Sénégal en 1982).

En dépit de notables avancées dans la situation post-conflit, notamment au Liberia, en Sierra Leone et au Mali, la conflictualité liée à ces diverses crises reste effective et se manifeste par des résurgences (cas des rébellions touaregs), des pics épisodiques de violence (Casamance) ou une instabilité chronique accompagnée de violences politiques (Guinée Bissau).

Cette persistance malgré des avancées dans la stabilisation ainsi que la construction de la paix et la démocratie dans de nombreux pays, renvoie à une forte prégnance de diverses autres causes, profondes et structurelles, parmi lesquelles la variable démographique occupe une place très importante comme facteur de vulnérabilité en dépit des promesses d’avenir qu’elle pourrait comporter.

Le facteur démographique Les contraintes démographiques de l’Afrique de l’Ouest pèsent sur la conflictualité au triple niveau social, économique et politique .Cette région connaît une forte croissance de la population qui est passée de 40 millions d’habitants en 1930 à 85 millions en 1960 et à plus de 298 millions à partir de 2007. Elle atteindrait selon certaines prévisions 430 millions d’habitants entre 2020 et 2025 ; elle représente 43% de la population de l’Afrique subsaharienne6 et prés de 60% de celle de l’Union Européenne.

6 Les chiffres sont ceux figurant dans le Tome 1 du Plan Stratégique de la CEDEAO ; Abuja ; 2007.

7 Notamment pour une réduction escomptée de l’extrême pauvreté de 50% d’ici 2015.

8 Il s’agit notamment du Cap- vert et du Sénégal.

L’Afrique de l’Ouest a l’une des populations les plus jeunes du monde avec 45% ayant moins de quinze ans, 56% moins de 20 ans et 66% moins de 25 ans.

Le taux de croissance démographique reste très élevé avec 2,5% dans un contexte économique où celui du PIB tourne encore autour de 5,5% et n’atteint pas le seuil des 7% nécessaires à la réalisation des objectifs du millénaire7 .

Instabilité sociopolitique et fragilité étatique.

L’héritage de conflictualité peut aussi être un facteur de transformation sociale. Mais le contexte politique des pays de la région est resté très fragile.

10 sur 15 des Etats membres de la CEDEAO figurent parmi les Etats considérés comme fragiles au regard des caractéristiques d’identification retenus par le Comité d’Aide au développement de l’OCDE. La faiblesse des capacités de l’Etat à fournir les services de base et à produire des réponses adaptées aux défis sociaux et sécuritaires élève les risques de conflictualité dans des contextes de vulnérabilités avérées et de menaces persistantes.

En Afrique de l’Ouest seuls 2 pays sur 16 ont échappé depuis Cinquante ans a tout coup d’Etat militaire réussi8. La démocratie encore en construction reste, dans certains pays, menacée par la militarisation de la politique ou par l’autoritarisme civil tout en étant miné par un électoralisme qui la réduit à un instrument de conquête ou de conservation du pouvoir. Les élections deviennent des déclencheurs et accélérateurs de crise. En 2005 elles ont donné lieu au TOGO à une répression qui s’est soldée par des centaines de morts selon le rapport même de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU.

Dans de nombreux pays la constitution fait l’objet de modifications intempestives destinées à l’ajuster aux intérêts des pouvoirs en place déterminés à conjurer toute alternance politique. Dans un pays comme le Niger cela s’est pratiquement traduit par un coup d’Etat civil qui a engendré à son tour un coup d’Etat militaire en février 2010.

La fragilité de la démocratie et ses blocages sont aggravés par une nouvelle tendance à une certaine résurgence des coups d’Etat (Mauritanie, Guinée, Niger et Guinée Bissau dans une certaine mesure).

En outre la structure démographique révèle que la moitié de la population, n’est pas encore en âge de voter dans de nombreux pays. En attente de citoyenneté cette forte tranche d’âge alimente facilement le fléau grandissant des enfants exposés à l’enrôlement dans les conflits armés, à la mendicité dans des villes en forte expansion et aux trafics internationaux de toute sorte qui exploitent la déstabilisation des sociétés en crise9.

9 Voir Massaer Diallo 2005 ; Paris, CSAO/OCDE : Le rôle des partis politiques dans la construction de la paix et la démocratie en Afrique de l’ouest.

10 Tous les chiffres ont pour source le Plan stratégique de la CEDEAO, Tome1.

11 Elle est déjà presque de 50%.

12 Makhetar Diouf rend compte dans son ouvrage sur les ethnies et la nation (1998) des fortes similitudes entre les postures et histoire de conflictualité identique des Bété de Côte d’I voire et des Diolas du Sénégal , deux communautés « minoritaires » marquées par une culture de l’autonomie ..

En outre c’est parmi les plus de 59 ans qui font 3% de la population que figurent la plupart des détenteurs du pouvoir politique et institutionnel .Les bases d’une crise de relève générationnelle mal engagée sont ainsi fournies .

Une croissance économique restée insuffisante et un défi de pauvreté élevé

Douze pays de la région font partie du groupe des Pays les Moins Avancés (PMA). Le PIB par habitant reste faible, autour de $US350/an. Le taux de croissance inégal selon les pays est en moyenne de 5,5% l’an. 60% de la population vit avec moins d’un dollar par jour10.

L’urbanisation accélérée verra selon les prévisions 60% de la population habiter dans les villes en 202511. Cette perspective et le chômage endémique des jeunes augmentent de manière sensible les risques de conflictualité et de violence.

La sécurité alimentaire qui dépend désormais des revenus monétaires est très sensible aux variations mondiales et locales du prix des denrées de base dont la flambée occasionne des émeutes de la faim.

Le poids de l’ethnicité.

En Afrique de l’Ouest certains pays sont ou ont été affectés par des fractures « ethno-géopolitiques », Nord/Sud dans la plupart des cas. Elles ont été, à partir de l’époque coloniale, induites, entretenues et/ou amplifiées par un accès inégal ou même discriminé aux services de l’éducation entre autres, et aux opportunités de promotion sociale. Ce n’est pas la diversité ethnique qui détermine d’emblée une certaine conflictualité. Celle-ci dépend des rapports historiques et politiques que les groupes entretiennent d’une part avec le pouvoir et d’autre part entre eux, notamment vis à vis des moyens de vie et d’épanouissement. Ces rapports se révèlent conflictuels surtout dans des contextes de compétition et/ou selon des exigences d’alliance et de solidarité dans une adversité léguée.

Toutefois certaines différences structurelles et culturelles entre les groupes peuvent constituer des facteurs de conflit. La coexistence de sociétés égalitaires et minoritaires avec des sociétés hiérarchisées majoritaires crée un environnement susceptible, dans certaines conditions historiques de déterminer des rébellions.12

Ressources conflictuelles et zones grises.

L’Afrique compte parmi ses richesses naturelles certaines ressources naturelles rares et /ou stratégiques comme le diamant, le pétrole, l’uranium, et l’or. Il s’agit de ressources conflictuelles du fait qu’elles constituent un enjeu de compétition, de rivalités et d’affrontements armés pour leur contrôle par divers acteurs étatiques ou privés, locaux ou étrangers, informels et/ou criminels. Les convoitises sur ces ressources induisent le développement de menaces qui peuvent déboucher sur des conflits violents à l’image de ceux qui ont embrasé les pays du fleuve Mano.

Les zones grises ne se superposent pas à celles des ressources conflictuelles mais les acteurs de violence et d’insécurité essaient toujours de soustraire à tout contrôle légal national ou international les zones qu’ils investissent militairement et exploitent économiquement ; notamment à travers un trafic multiforme sur les ressources en place et sur les armes, les personnes, la drogue et des produits illicites.

L’émergence de zones grises investies par des forces en rébellion, des terroristes et/ou diverses criminalités constitue des indicateurs importants du développement d’une fragilité étatique aggravée par les conflits et reflétant de sérieuses difficultés de l’Etat à assumer sa souveraineté et à assurer la sécurité des populations et du territoire national.

Le Nigeria (Delta du Niger), la Guinée Bissau, la Guinée le Mali, la Mauritanie, le Niger, la Côte d’Ivoire fournissent divers cas d’illustration de ces défis.

FACTEURS REGIONAUX ET FACTEURS EXOGENES DE CONFLICTUALITE

Des systèmes de conflit en transformation ou en gestation

Les dynamiques transfrontalières et transnationales qui caractérisent l’Afrique de l’Ouest et sont liées à l’histoire de ses populations, fournissent la base permanente d’une circulation des facteurs et acteurs de conflits. Ceux ont un épicentre local ou national mais connaissent une diffusion sous-régionale. Ce phénomène aboutit à la formation de systèmes de conflits. Le plus manifeste est celui des pays du fleuve du Mano river ; mais il ya aussi un système sahélo-saharien qui se constitue au Nord du mali , de la Mauritanie et du Niger et articule des acteurs de nature différente : les terroristes d’Aqmi, divers réseaux de trafic de drogue et de produits illicites et des pans d’une rébellion touareg qui n’en reste pas moins démarquée d’Al Qaida.

Deux autres systèmes de conflit affecte la région et entretiennent des foyers de conflictualité : Le système du Golfe de Guinée se structure à partir de l’épicentre du Delta du Niger et affecte la sécurité de pays comme le Togo et le Benin

Le système sénégambien constitué à partir de la rébellion casamançaise s’est développée à la faveur de la guerre civile de 1999 en Guinée Bissau pendant laquelle les rebelles de Casamance ont fait la jonction et prêté main forte aux troupes du Brigadier Général Mané à Bissau.

Des pressions géopolitiques La situation au Nord Mali et Niger rend compte certes d’un développement d’actions d’Aqmi ; mais l’ubiquité territoriale des populations touareg entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest contribue à rendre possible des pressions géopolitiques de fait du nord sur le Sud de cette zone. La descente du GSPC vers le Sud et sa mutation en AQMI désormais à cheval sur deux aires géopolitiques ont contribué à transformer un ennemi essentiellement intérieur de l’Algérie en ennemi commun au plan régional et international. Une nouvelle conflictualité lourde d’internationalisation des actions se développe à la frontière Nord de l’espace CEDEAO

Un décloisonnement et une hybridation des menaces :

Le décloisonnement et l’hybridation des menaces que sont les criminalités (trafic de drogue, de personnes et de marchandise), le terrorisme et les rébellions armées constituent un facteur nouveau de conflictualité. Sa meilleure connaissance est indispensable pour la construction de réponses adaptées. Les stratégies de paix et de sécurité sont appelée à donner encore plus de place à la coordination, la complémentarité et la cohérence des politiques et des actions. Les instrumentalisations que Aqmi fait des traditions de rapt en oeuvre au niveau de certains groupes touareg pourraient les repères et amalgamer des menaces qui deviennent de plus en plus liées ou alliées sans se fondre les une dans les autres. Les nouvelles formes de conflictualité qui se profilent pourraient manifester une fragmentation de franges de mouvements rebelles au profit u profit d’une nébuleuse articulant le business en zone grise avec l’action terroriste à fort impact communicationnel. Pour autant la rébellion touareg semble bien avoir sa propre dynamique et doit faire face aux nouveaux risques de partager le territoire avec les acteurs d’AQmi. C’est aussi, une base potentielle de contradiction et d’antagonisme entre deux pôles de violence relevant d’un même système de conflit au niveau sahélo-saharien.