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Bilan et Perspectives du Processus de Construction de la Paix en Guinée-Bissau

Entre 1998 et 1999, la République de Guinée Bissau a connu une série de confrontations armées  qui ont déstabilisé le système institutionnel du pays et endommagé gravement son système productif et son tissu social.  Ce qui était au début une confrontation entre le Gouvernement en place et une partie de l’armée s’est transformée progressivement en une guerre à dimension fratricide avec une ampleur régionale par l’intervention militaire des pays voisins de la Guinée-Bissau. Outre la perte en vies humaines, toute la société s’est trouvée profondément traumatisée par les événements.

Le conflit a laissé un très lourd héritage à l’actuel gouvernement. La destruction de capitaux a été énorme. l’Etat de droit était érodé et les droits à la propriété ont été violés. Les pertes du capital privé suite à  la destruction, la réquisition, la confiscation et le pillage des propriétés ainsi que la perte des opportunités dans les affaires sont estimées à 90 millions de dollars US. La fragilisation du secteur privé a directement affecté le secteur bancaire, déjà en crise. Près de 5000 maisons ont été durement touchées ou détruites à Bissau. Dans une moindre proportion, le capital public a lui aussi été affecté et secoué.

La stratégie de reconstruction post-conflit du gouvernement s’est inspirée fortement du Programme de Réconciliation Nationale et Reconstruction (PRNR), présentée à la Table Ronde de Genève en mai 1999, et soutenue par les partenaires extérieurs de la Guinée Bissau. Trois axes articulent cette stratégie: (a) Construction de la paix, (b) Relance de l’économie et (c) Promotion des réformes :

(a) Construction de la paix, afin de créer des conditions de sécurité, paix et réconciliation nationale, sans lesquelles la démocratie et le développement ne pourraient pas reprendre son cours normal. Dans ce contexte, le Gouvernement a mis en oeuvre un dispositif pour la démobilisation, réinsertion et réintégration des militaires, paramilitaires, milices et ex combattants de la guerre de libération, dans le cadre de la restructuration des armées et de la démilitarisation de la société. Ces mesures sont également accompagnées par des actions concrètes dans le domaine du désarmement des civiles et de contrôle de la circulation illégale des armes et la mise en place d´un dispositif de déminage ;

(b) Relance de l’économie, avec l’objectif de combattre la pauvreté généralisée du pays par le bais du rétablissement des services sociaux clefs, comme l’éducation et la santé ; ainsi que la réhabilitation des infrastructures sociales et de logement, et le  renforcement du système judiciaire. Dans cette perspective, le rétablissement des services de base a facilité la récupération du secteur privé national. La régularisation des arriérés internes a servit également pour revitaliser financièrement le secteur privé,  avec des retombées positives sur la génération d’emploi.

(c) Promotion des réformes afin de renforcer l ‘administration des ressources publiques et d’améliorer l’environnement des affaires du secteur privé. Ainsi, l’optimisation de la gestion des finances publiques, dans un contexte de transparence et d’efficacité, ont servit à crédibiliser le gouvernement envers la société et les investisseurs étrangers. De la même manière, la poursuite du processus de privatisations des entreprises publiques, ainsi que les reformes prévues dans les secteurs de l’énergie et des télécommunications contribueront à la promotion du secteur privé en Guinée Bissau.

Comme dans la plus part des pays en situation de post-conflit, la restructuration des armées, la démilitarisation de la société et le traitement dû aux acteurs du conflit constituent un processus extrêmement sensible, qui exige d’importants efforts politiques, sociaux, voir financiers, de l’Etat et de la société civile. En Guinée Bissau, cette situation est encore plus complexe en raison du mécontentement historique d’une partie des anciens combattants de la guerre de libération qui gravite dangereusement sur la stabilité du pays. Cependant, des pas significatifs ont été donnés par le Gouvernement concernant le volet construction de la paix.

A l’issue des actions entreprises par un Groupe de Travail et Supervision multisectoriel, créé par arrêté de la Présidence du Conseil des Ministres du 12/10/99, le Gouvernement prend en 2000 des décisions d’envergeure en faveur de la mise en place du Programme de Démobilisation, Réinsertion et Réintégration, (PDRRI).

Le Programme de Demobilisation, Réinsertion et Réintégration des anciens combattants(PDRRI) est un programme qui s’inscrit dans la transition conflit –postconflit en Guinée-Bissau. Il fait partie de la stratégie globale du Gouvernement qui vise à la création d’un environnement politique et social favorable pour relancer les activités de développement. Sans la restructuration des Forces de Défense et de Sécurité, ainsi que sans une démobilisation et réintégration effectives des acteurs du conflit 98-99, la démocratie et le développement risquent d’être sans cesse menacées. Fort est de convenir que le PDRRI constitue une condition préalable à la bonne gouvernance et à la lutte contre la pauvreté, deux des axes principaux de la stratégie de reconstruction du Gouvernement.

L’objectif global du PDRRI est de contribuer à la consolidation de la paix, la réconciliation nationale et la reconstruction sociale et économique du pays.

Et spécifiquement, le programme vise a la démobilisation et réinsertion de 1950 effectifs militaires et 391 paramilitaires dans le cadre de la restructuration des Forces de Défense et de Sécurité et de 2.051 milices qui ont participé à l’un et l’autre coté du conflit de 1998-99. Les chiffres mentionnés incluent 67soldats mineurs des forces armées, ainsi que 24 combattants mineurs des milices.

Les impacts recherchés par la démobilisation sont, d’une part, de faire des économies relatives au niveau du budget de la Défense et Sécurité –estimées en 816 millions FCFA pour la première année post démobilisation- afin de les re-injecter  vers des secteurs prioritaires tels que la santé et l’éducation et, d’autre part, contribuer à la démilitarisation de la société bissau-guinéenne afin de consolider la sécurité interne par des retombés positifs sur la stabilité régionale.

Parallèlement, le programme se focalise sur le volet de la réintégration sociale et économique des ex combattants les plus touchés par la crise. Environ 7.321 identifiés comme « vulnérables » par le programme, parmi lesquels les femmes ex combattantes, les enfants soldats et les handicapés sont insérés dans le système productif communautaire par la promotion d’activités génératrices de revenus, l’amélioration des conditions d’habitat et de réhabilitation physique.

Les impacts cherchés à travers la réintégration sont, d’une part la réactivation du circuit productive à l’échelle communautaire et, d’autre part la réduction du degré de vulnérabilité socio-économique de groupes à risques.

Les principales stratégies du programme  sont : (a) La non-discrimination comme principe de détermination du groupe cible du programme. (b) L’adoption d’une perspective de genre dans la conception et l’exécution du programme, (c) La promotion de la participation des ex combattants dans toutes les étapes du cycle du programme, (d) La recherche d’une complémentarité juridique raisonnable entre les bénéfices, (e) L’introduction des critères de vulnérabilité socio-économique afin de mieux cibler les interventions vers les groupes les plus touchés par la crise, particulièrement les femmes ex combattantes, les handicapés et les soldats mineurs. (f) La promotion de la réintégration au milieu rural afin de promouvoir les communautés de l’intérieur et stimuler la décompression des villes. (g) La diversification des options de réintégration sociale et économique, afin de répondre aux différents profils du groupe cible et (h) veiller pour la réintégration de l’ex combattant dans le cadre des normes de vie et paramètres socio-économique propres à sa communauté d’insertion afin d’éviter toute sorte de privilège ou différenciation négative envers les autres membres de la communauté.

 

La réintégration dans le cadre du PDRRI est une phase d’assistance financière, technique et institutionnelle destinée à faciliter l’incorporation de l’ex combattant vulnérable dans la communauté de son choix dans les mêmes conditions et opportunités que les autres membres de la communauté. Durant cette phase, l’ex combattant cherchera à s’assurer sa progressive auto suffisance économique ou améliorer sa situation de vulnérabilité sociale.

Principales leçons du processus bissau guineen:

  • Une implication politique, le réalisme et le pragmatisme sont les principaux facteurs déterminant le succès de la mise en œuvre du programme.
  • Il est contre-productif pour un gouvernement de promettre davantage qu’il ne peut pas offrir. La déception ainsi qu’une distribution inégale des bénéfices créent un mécontentement  au sein du groupe cible et peuvent déboucher sur la protestation publique et la violence.
  • Une coordination inefficace des interventions du programme est susceptible de provoquer de chevauchements et un gaspillage inutile des ressources. L’intégration de nouvelles composantes ou l’extension des composantes de programme existantes doivent être précédée par une réorganisation stratégique.
  • Les éléments d’une stratégie de mise en œuvre réussie sont (a) la fourniture d’un dispositif de soutien minimal, (b) la simplicité de la fourniture, (c) un processus décentralisé de prise de décision, et (d) l’utilisation du capital social existant et la réorientation des institutions locales.
  • La hiérarchisation des composantes du programme en fonction de la simplicité de la mise en œuvre et l’application prioritaire des composantes les plus simples contribue à un usage optimal de ressources rares et à une périodisation adéquate de l’assistance.
  • La réinsertion urbaine est plus complexe et exige une approche plus diversifiée incluant une organisation plus précise. Les composantes essentielles en sont le conseil, le placement et les références en matière d’emploi, la formation professionnelle et l’apprentissage, et des systèmes de subvention à l’emploi.
  • Des approches de la formation fondées sur la demande et des mécanismes de placement en matière d´emploi doivent être articulés.
  • La fourniture des informations aux bénéficiaires concernant les opportunités, les contraintes et les procédures peuvent contribuer de manière significative à la réinsertion économique et sociale.
  • La coordination au sein du gouvernement et entre celle-ci et d´autres acteurs concernés est importante pour la maximisation de l´efficacité des interventions du programme.
  • L´établissement d´un organisme civil unique ayant une responsabilité globale dans l´élaboration et la mise en œuvre est le moyen qui sert le mieux cet objectif. Une coordination centrale associée à une décentralisation des autorités de mise en œuvre au niveau des localités représente la structure institutionnelle adéquate
  • Les communautés locales doivent être directement impliquées dans le processus de prise de décisions. Principalement en matière des questions locales. La participation contribue à l´acceptation du programme par la communauté et au soutien quelle lui apporte.
  • Les communautés peuvent jouer un rôle important en tant qu´intermédiaires pour la résolution des problèmes, au travers par exemple des comités consultatifs communautaires. Elles peuvent aussi orienter les anciens combattants dans leurs efforts de réinsertion. Le soutien de la communauté doit être pleinement utilisé.
  • Parallèlement, il s´avère important de développer des actions qui bénéficient des communautés de réinsertion des anciens combattants.
  • Faute de politique claire en matière de PDRR, les bailleurs de fonds peuvent ne pas parvenir à développer un mécanisme efficace de financement et calendrier opportun de financement. Des intérêts conflictuels et une incapacité à honorer les engagement prisent peuvent en outre faire dérailler la mise en œuvre du programme. A l´inverse, une réaction rapide des bailleurs de fonds peut grandement faciliter les opérations.