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“Dialogue intergénérationnel et synergie pour l’avenir”

Document de travail réalisé par M. Pascal Baba COULOUBALY Anthropologue

Les années 1990 ont inscrit, pour un grand nombre de pays africains, un renversement curieux de valeurs : alors que les luttes politiques pour la liberté ont explosé, jetant bas des régimes de partis uniques jugés insubmersibles, le multipartisme et la démocratie qui en ont été la traduction ont abouti à une déstabilisation du pouvoir et au déferlement de luttes tribales et ethniques. Les revendications endogènes de liberté qui ont pointé avec le parti unique ont mis près 30 ans à monter en puissance pour finalement se fondre dans le moule de l’exigence occidentale de droits humains, devenue  la mode au détour de la chute du communisme. Depuis le contact massif et brutal avec le modèle occidental, suite à la colonisation, les sociétés africaines sont un laboratoire constant, une sorte de bouillon de cultures où chaque théorie nouvelle s’écroule, le temps d’être ébauchée, devant la vitesse, la profondeur et l’ampleur des transformations. Ici, le temps de l’observation scientifique est constamment en retard sur le temps des mutations et des bouleversements sociaux, sans compter que la grande majorité des chercheurs engagés le sont avec des normes, des clichés et  des modèles exogènes. D’où deviennent périlleux toute consignation et, par conséquent, toute anticipation par et pour l’action.

Il aura pratiquement fallu épuiser tous les mimétismes idéologiques, politiques et éthiques de l’Occident pour qu’enfin, l’Afrique et la communauté internationale s’avisent de déléguer le destin du continent à ses forces endogènes. Mais dans quels tiroirs de l’Histoire dénicher ces forces sur les miasmes d’une mémoire collective éteinte ? Et comment les ressusciter et les réarmer face/et dans un univers qui n’a, pour ainsi dire, aucun équivalent avec leur potentiel désarticulé ?

Dans cette bataille vitale pour le sens et pour l’identité, l’examen des rapports entre générations n’est pas la moindre gageure car d’abord, le lien générationnel renvoie au maillon même de la culture et notamment, à son état de santé. Ensuite, son analyse convoque le contenu de la culture globale puisque les sociétés que tissent les générations n’existent en tant que telles que dans leurs signifiants spécifiques. Ces signifiants spécifiques, quoique variés selon les sociétés, ont tout de même une parenté basique dans les pays de l’Afrique de l’ouest, due à la communauté des structures économiques et sociales dictées par le même environnement matériel et historique. C’est de cette donnée fondamentale que peut naître un discours crédible sur les forces endogènes des sociétés africaines en matière de prévention des conflits ; la méthode qui consisterait à une hasardeuse évocation desdites forces, ne contenant en elle aucune dynamique pour lire l’Histoire heurtée des sociétés du Continent.

Aussi, aucun discours sur les paramètres de la pax africana et, à fortiori sur la situation des générations à travers l’histoire de l’Afrique, ne peut faire l’économie préalable d’en bâtir les socles sur l’organisation sociale.

I.        De l’ethnie

Elle est le lieu minimum de formulation, de représentation et de reproduction de l’organisation sociale ; affecté des valeurs qui en définissent l’identité. Unité anthropologique par excellence, elle n’est pas pour autant une simple vue de l’esprit et, pour l’essentiel, elle contient le potentiel de la problématique de la présente communication, puisqu’à bien des égards, elle demeure un concentré de l’Afrique actuelle. Ses valeurs, aujourd’hui en question plus que jamais, sont encore représentatives de plus de 70% des Africains, analphabètes et ruraux, auxquels s’impose à peine 20% de lettrés convertis à des valeurs exogènes, pourtant suffisamment puissantes pour s’imposer comme modèles exclusifs de la vie en commun.

1. L’agriculture, socle de l’activité économique.

Les sociétés précoloniales ouest africaines  se présentent essentiellement comme des sociétés à économie de subsistance basée sur l’agriculture et l’élevage. Ces activités principales se combinent à celles dont la pratique saisonnière prend en compte la chasse, la pêche, l’artisanat et différentes activités de ponction de la nature.

L’agriculture est majoritairement la boussole de ces sociétés en ce sens que la totalité de la structure culturelle se réclame de son organisation matérielle et spirituelle. La propriété de la terre entraîne celle de tout ce qu’elle porte, à savoir les cours et points d’eau et leurs contenus, les arbres nutritifs et les prés, les divinités spirituelles et les symboles culturels. La terre est inaliénable.

Le calendrier social et culturel, y compris le rythme de la guerre et de la paix, sont rivés à celui du calendrier agraire, pour la simple raison que les ressources tirées de cette activité constituent la base et la finalité de la macroéconomie. Le niveau de vie et la qualification sociale, qui ne sont pas forcément superposables aux fonctions exercées, dépendent des résultats de la saison agraire, souvent fluctuante. D’où une très forte plasticité de la structure sociale qui peut faire du chef de village, par exemple, durant une saison déterminée, l’obligé du dernier de ses administrés.

Cette forte plasticité sociale qui ne permet pas de fixer les individus et les communautés dans des destins tranchés et qui aboutit, par conséquent, à une forme d’égalitarisme social, est rendue possible par le régime de possession des biens de production. Hormis le capital qui se trouve être la terre que tous peuvent acquérir, soit par legs, soit par prêt, les outils de production sont entièrement manuels, se résumant pour l’essentiel à la daba activée par la seule force de travail qui fait la différence. Essentiellement manuelle et destinée à la subsistance, l’agriculture est pourtant appelée à remplir tous les besoins de la famille.

La précarité et la rusticité de l’ensemble des moyens de production ne permettent pas l’accumulation nécessaire à la naissance de classes sociales, ni même de créer une spirale ascensionnelle chez des individus temporairement favorisés. D’où, le rejet social d’une telle tendance qui est bien vite assimilée à de la marginalité.

2. La famille

Dans les sociétés soudanaises précoloniales, la base du moule social repose sur l’unité familiale. Celle-ci réunit, dans une même communauté de sang et d’esprit, l’ensemble des descendants connus et vivants d’un même ancêtre mythique. La filiation patronymique en est la manifestation nationale et supranationale, à laquelle s’attache un certain nombre de valeurs spécifiques héritées du mythe de fondation. Il en découle que la légitimité politique et juridique est seule issue de l’authenticité de la filiation biologique du plus âgé descendant  vivant de l’ancêtre. La légitimité est ainsi transmise le long de la pyramide de l’âge, dans la lignée masculine comme dans la lignée féminine. A cette pyramide s’attache le régime des biens et des services, qu’il s’agisse de leur accumulation, de leur organisation, de leur répartition comme de leur legs.

L’aliénation quasi-totale de la femme au lignage de son mari se trouve dans l’enjeu qu’elle représente au plan de l’équilibre communautaire, entièrement conçu autour de la reproduction et de la perpétuation des alliances. Dans une société où la principale richesse repose sur le nombre de bras disponibles, elle apparaît comme la matrice autour de laquelle tout tourne.

 

L’enfant est l’objet d’une éducation rigoureuse à toutes les étapes. De l’âge de 6 ans jusqu’à la circoncision et/ou l’excision qui intervient (nent) entre 15 et 18 ans, il subit un parcours du combattant qui en fait tour à tour un chevrier, puis un vacher, lesquels achèvent cette éducation pratique à travers différents rites initiatiques.

3. La communauté

La communauté est l’ensemble des alliés sociaux identifiables sur un espace géographique bien défini, cet espace variant suivant la dimension de l’alliance de chaque famille. La consanguinité est le référent fondamental de l’alliance ou son aboutissement. Peuvent donc être définis comme alliés d’une communauté toutes les familles ou tous les villages où on peut prendre femme ou en donner. On mesure ainsi la place économique et juridique d’une telle communauté qui couvre l’espace politique vécu.

La stratification sociale dans l’espace communautaire en est sa marque spécifique. Dans tous les pays de l’ouest africain, il existe des sociétés dites égalitaires et des sociétés à classes ; d’où il convient de se défier du mythe d’un communautarisme africain strictement égalitaire, si souvent vanté. Parce que le pouvoir communautaire est celui de la parenté issue et entretenue par l’histoire des fondations, le chef de village qui est  l’élément mâle le plus âgé dans la lignée du fondateur est assisté par le conseil des chefs de famille. Ce conseil n’est cependant pas aussi égalitaire qu’on le prétend car en son sein, la ligne des alliances avec les fondateurs l’emporte sur le critère de l’âge.

4. Faits et structures d’homogénéisation sociale

Le phénomène de l’esclavage et des castes dans les sociétés précoloniales ouest africaines est certes un facteur d’inégalité sociale, mais non de rejet ou de ségrégation, au sens où des individus particuliers, de par leur naissance, seraient institutionnellement interdits d’ascension dans l’échelle sociale. Celle-ci qui repose principalement sur l’agriculture, l’élevage et la guerre ne requiert pas une éducation spécifique dont le modèle serait accessible aux seuls nobles. L’homogénéité de la base économique de la société  rejaillit sur la structure sociale qui laisse apparaître un niveau de vie presque égal pour tous. Les facteurs de différenciation entre le sommet et la base de la structure sociale se trouvent bien plus dans les fonctions que dans les revenus.

Au plan de la réglementation sociale, cette homogénéisation se trouve renforcée par les parentés à plaisanterie (sanankunya en bambara), couvrant une grande partie du Mandé médiéval qui est assimilable à l’actuel espace de la CEAO. La confirmation en serait donnée par le fait, dit G. Dieterlen dans « Mythe et organisation sociale au Soudan français » qu’« à ces familles sont rattachées non seulement tous les groupes de langue mandingue, Malinké, Bambara, Dyoula ou Kassoukhé, mais encore la plupart des populations du Sénégal, du Soudan, de la Côte d’Ivoire, du Togo, etc. La liste qui suit, poursuit-elle, non exhaustive, donne un premier aperçu de leur extension :

  • sont des Kéita : les Kissi, les Dogons, les Toma, les Guerzé, les Lobi, les Mandé, les Baoulé ;
  • sont des Traoré : les Mossi, les Haoussa, les Samogo, les Senoufo, les Gouro, les Sérères ;
  • sont des Traoré et des Koné : les Koniagui et Bassari, les Bobo ble  et les Bobo fi ;
  • sont des Koné : les Minianka ;
  • sont des Koné et des Kamara : les Baga ;
  • sont des Kamara (ou Doumbia) : les Kabré, les Sossos ;
  • sont des Kourouma : les Kouromba du Haut Yatanga.

Le détournement de l’agressivité, la prescription d’une paix immuable entre alliés scelle des liens qui sont considérés comme aussi forts que ceux de la parenté biologique. La toile de la parenté s’étend par ce biais à toute la communauté. Par voie de conséquence, la société toute entière est maillée par ce devoir d’acceptation de l’autre qui place la tempérance et la modération au-dessus de toute autre qualité.

Pourtant, malgré cette institution intériorisée au plus fort et qui pousse à en atténuer les effets réels sur la prévention des conflits africains, les parents plaisants se sont maintes fois étripés au combat, voire, se sont réduits en esclavage. De plus, l’Histoire ne signale pas un seul combat qui n’aurait pas été livré à la suite de l’intercession des sanankun. Il faut donc penser que l’institution a eu la force de considérer la guerre comme une sorte de nécessité de l’Histoire qui ne touchait pas au fondement des traditions.

Parallèlement à la sanankunya existent, au niveau de la parentèle, d’autres structures de plaisanterie comme celles entre grands-pères et petits fils, Ego et ses belles sœurs, Ego et ses oncles maternels etc.

II.       Une culture de la prévention des conflits

Semblable en cela à celui de toutes les sociétés agraires non techniciennes, le calendrier social ouest africain est jalonné par la gestion du temps social afin que celui-ci coïncide, le plus et le mieux possible, avec les impératifs de la paix. La conviction d’une commune précarité structurelle liée aux faibles moyens de survie et de défense de la communauté pousse naturellement à cultiver des techniques de prévention des conflits, non par vertu mais par nécessité. La permanence d’une crainte diffuse, liée à la peur des éléments incontrôlables de la nature et de la conscience, peur des épidémies, de la disette, des travaux forcés, des razzias, de la sorcellerie etc. font émerger une culture de l’action de grâce, de l’intégration et de la canalisation de l’angoisse, au détour des fêtes coutumières, des fêtes associatives et des fêtes religieuses. Toutes sont célébrées sous la forme du rituel afin d’inscrire dans le psychisme de tous, le devoir sacré d’y participer.

Les fêtes coutumières ont rapport avec le rituel civil relatif aux rites de passage (circoncision, excision, mariages, décès d’ancêtres etc.) Les fêtes associatives réunissent les générations autour du fruit des prestations qu’elles ont effectuées dans les champs du village, moyennant rétribution tandis que les fêtes religieuses sont un hommage aux différentes divinités du terroir à la connaissance desquelles sont initiées les générations successives. A l’occasion de toutes, il s’agit d’un véritable défoulement collectif qui peut durer de 3 à 4 jours et au cours duquel de nombreux animaux sont abattus, arrosés de quantité de boissons.

Mais le fait le plus significatif, à cet égard, concerne toute la trame sociale qui est mise en branle par ces rassemblements collectifs organisés sur près de 6 mois de l’année. Ils permettent à tous les alliés de toutes les générations de l’espace géographique  de communier, de façon tournante dans chaque village, l’un après l’autre. Ces fêtes peuvent mettre ensemble, pendant des jours, des milliers de personnes venues de villages souvent fort éloignés les uns des autres. A chaque occasion, toutes les femmes du lignage rejoignent le village, ce qui fait dire à René LUNEAU, par exemple, que la femme bambara mariée passe les 2/3 de l’année chez ses parents à honorer des fêtes.

Le phénomène festif est sans doute le meilleur baromètre social de l’alliance et de la parenté puisqu’il illustre à merveille celui du don et du contre-don. Il sonde le niveau de la cohésion ou de l’agressivité sociale en se donnant comme l’espace de leur célébration ou de leur résolution. Le temps de la fête et de la célébration est un temps essentiellement de paix, de résolution et de prévention des conflits. Il est jalonné de sacrifices expiatoires entre les membres de la même famille, entre alliés et ethnies renouvelant leurs pactes, sous l’autorité des ancêtres, abreuvés de libations. La moindre entorse à ce temps est ressentie comme une frustration profonde qui porte atteinte au fondement moral et psychologique de la société, jusqu’à en menacer le fonctionnement.

III.      La génération comme formation sociale de base

Dans toute société telle que définie plus haut, il n’est pas de formation sociale plus importante que les générations qui sont au début et à la fin de l’investissement humain. L’objectif maximal de survie que se fixe le groupe repose sur un engrenage sans faille des forces productives, résumées à la force physique et morale d’un nombre restreint de personnes. Du parfait relais de celles-ci autour du rituel et du social dépend la survie de l’ensemble du système.

Dans tout l’ouest africain, la génération peut être définie comme le condensé graduel de la totalité de la chaîne des savoirs et des savoir-faire d’une société, acquise par l’initiation. Elle relève de critères stricts dont la possession sans faille débouche sur le savoir et le pouvoir communautaire.

Le premier de ces critères est déterminé par l’âge des postulants et le savoir y correspondant. Le savoir, élément ultime d’ennoblissement de l’individu y est parcellaire et fermé, sa délivrance étant modulée sur la vie entière. Nous avons un exemple parfait de cette figure de savoir modulaire chez les Bamana (étudié par D ZAHAN) à travers les six grandes initiations auxquelles étaient soumis les néophytes au fur et à mesure de leur montée en âge : le ndomo, représentant la conscience que l’homme a de sa propre humanité ; le komo élargissant la connaissance de soi-même à celle de la Connaissance en tant qu’entité ; le nama, symbole de la famille et de la communauté ; le kono, marque du contact de l’esprit avec Dieu ; le tyiwara, rite du travail agricole ; le korè enfin qui révèle Dieu.

S’il s’agit là de cultes religieux, la première initiation réelle de l’enfant ouest africain réside en réalité dans son contact organisé avec les outils de production dès l’âge de 5-6 ans. Il fera alors ses premières armes, pour le garçon, derrière les troupeaux et pour la fille, derrière les fourneaux.

Le second critère qui définit la génération est le recours, à son encontre, de la sanction ; recours légitime que se donnent ses instructeurs pour l’obliger à la réception parfaite du message qui lui est adressé. Le privilège de sanction ne s’exerce d’ailleurs pas aux seuls moments des initiations, mais à tout instant de la vie pour éviter toute idée de déviance ou de contestation de l’ordre établi ; le contact avec d’autres savoirs et pratiques étant jugé comme dangereux pour l’équilibre communautaire. Dans les sociétés ouest africaines, la gamme des sanctions allait de l’avertissement au bannissement, la peine capitale étant rare ; à moins que le suicide ne soit implicitement conseillé au fautif pour sauver son honneur.

Mais, pour que les générations se succèdent parfaitement dans la vérité du groupe, le calendrier rituel et social devait se dérouler de façon rigoureuse, conformément aux exigences environnementales exigées par les conditions techniques de leur exécution. Les nombreux rites d’action de grâce et d’intégration, tous entrevus comme indispensables, étaient étalés entre Janvier et Juin. Le moindre décalage, pour quelque raison exogène, pouvait être catastrophique. D’où l’on entrevoit déjà l’impact de l’intrusion du système colonial dans l’organisation de la société rurale.

Le quatrième critère qui qualifie la génération, c’est la certitude du postulat de l’égalité communautaire à l’intérieur de chacune d’elle. Chaque individualité est honorable de l’âge des connaissances de sa génération et du prestige collectif qu’elle en tire. Depuis l’âge de six ans où le garçon est consacré chevrier et la femme, aide-ménagère, le sentiment de responsabilité à l’égard du groupe entier est fortement intériorisé. Il n’existe donc pas de cas d’échec humain qui ferait de sa victime un être inutile ou marginal. A chaque étape de son parcours, la génération, quelle que soit son âge, accomplit une mission précise au service du groupe social et qui en fait un porte-flambeau irremplaçable.

Enfin, le dernier critère qualificatif de la génération, c’est la solidarité communautaire qui en est la condition de constitution et de survie. Toute exclusion ou disqualification subtile, agissant dans la structure sociale (statut d’étranger ou d’homme de caste par exemple), disparaît au niveau de la génération. Seuls l’âge et la compétence individuelle sont constitutifs du leadership. Cette disposition est nécessaire au vu de l’impact économique, social et spirituel des impétrants pour la perpétuation du modèle et du système. De même que la génération se met au service de la communauté pour préserver les récoltes de la déprédation des animaux, faire fructifier les champs, protéger biens et personnes contre les fauves ou la guerre, perpétuer le rituel dédié aux dieux, aux ancêtres et aux esprits au bénéfice de tous ; de même il ne saurait y avoir de génération qui ne soit adoubée et constamment encadrée par la communauté.

IV.     La mutation africaine de l’ordre des valeurs

1. Les étapes

Il faut ici prendre en compte quatre étapes essentielles :

  • Une étape dite de l’ethnie dont nous avons décrit, ci-dessus l’organisation sociale ;
  • Les mutations intervenues durant l’époque médiévale africaine et qui n’ont pas été suffisamment mises en valeur ;
  • L’étape de la création des empires théocratiques ouest africains ;
  • Etape qui prépare et asseoit l’ordre colonial.

L’étape dite de l’« ethnie » a valeur heuristique, ne pouvant être datée du fait qu’elle parcourt l’Histoire ; affectant la périphérie, le temps de sa captation par les centres du pouvoir que sont les grandes villes qui naissent graduellement. Sa dynamique demeure encore majoritaire dans l’Afrique actuelle, puisqu’elle affecte les 70/% de populations africaines vivant encore de l’agriculture. La lecture de ses valeurs et, notamment, leur confrontation avec celles des villes pose la présente problématique.

Si la lecture des valeurs pose problème, c’est qu’elles ont été travesties par des siècles de confrontations avec d’autres dynamiques imposées par l’Histoire, au détour notamment des guerres de conquêtes qui ont brassé les centaines d’ethnies, de cultures et de techniques.  Il n’est que d’étudier la taille des grands empires médiévaux qui s’étendaient sur des millions de km2, englobant plusieurs nationalités de l’espace actuel de la CDEAO (Ghana, Mali, Songhaï, Dahomey, Ouassoulou, etc.). Mais les mutations sociales intervenues pendant cette longue période (près de 500 ans, soit du 14ème au 19ème siècle) demeurent insuffisamment ou pas du tout étudiées par l’Université africaine, alors que l’époque demeure ce gouffre au fonds duquel gît l’un des plus importants maillons manquants de la chaîne explicative de l’Histoire de nos sociétés. L’émergence et la montée en puissance de l’islam dans l’Afrique sahélienne demeure un puissant indicateur de mutations sociales en profondeur, bien que la structure sociale demeure inchangée, à l’instar du mode de production principal qu’est l’agriculture. Le commerce fait une percée importante, diffusant des produits de consommation nouveaux sur une large échelle, et modifiant déjà la structure de la pyramide sociale

Le 19ème siècle signe deux faits majeurs : la création des Etats théocratiques africains, parachèvement des tendances religieuses amorcées les siècles précédents, et l’avènement de la colonisation, dont les armées suivent les croisés à la trace, pour faire main basse sur des sociétés profondément divisées. La colonisation, contact massif et brutal d’un ordre différent de civilisation peut alors signer sa plus grande œuvre : celle de la création de l’Etat  africain, ersatz de l’Etat européen triomphant avec son écriture, ses langues, ses cultures. Jamais, dans l’Histoire, une telle aliénation n’a été accomplie. L’Europe, en se donnant comme la référence politique et culturelle incontournable de l’Afrique, rejette  dans l’oubli, en moins d’un demi siècle, la mémoire d’une civilisation qui a été le berceau de l’humanité.

2. Le diagnostic

Nous postulons que la chute ou la perte des valeurs n’est rien d’autre que l’éclatement des générations, parce que comme nous l’avons vu plus haut, celles-ci sont la colonne vertébrale des sociétés, et à fortiori, des sociétés non techniciennes. Toute société est assimilable à sa fusion intime aux générations qui portent son identité au sens large. Ce qui veut dire qu’elles doivent être performantes, au regard d’autres ethnies, dans tous les domaines portant sur le savoir, les techniques et la philosophie. C’est donc de leur capacité d’ouverture graduelle au monde extérieur qui signe leur force ou indique leur faiblesse.

Le schéma africain de la perte des valeurs a quelque chose de particulier par rapport au modèle admis : c’est du changement du mode de production qu’interviennent  généralement les remises en cause au niveau des idées ou, si l’on veut s’exprimer comme les marxistes : c’est à partir des infrastructures qu’est construite la superstructure. Or, ce qui est constant du changement africain, c’est que, de quelque côté qu’on prend le fait des mutations et cela, tout le long de son Histoire, ce sont les idées  (les religions, les idéologies et les institutions des autres) qui se sont imposées, laissant intactes les structures matérielles et techniques.

Pourquoi ? A cause de la fragilité structurelle des générations qui se sont bornées, pendant des siècles, à répéter le rituel, le même, interdiction étant faite d’y changer quoi que ce soit. Lorsqu’on étudie le contenu du savoir africain, on est frappé par le foisonnement des rites et des cultes dédiés à la production et à la reproduction sociales. Rites d’actions de grâces, rites d’intégration, rites de protection, rites d’exorcismes prolongés de multiples cultes rendus aux dieux, aux ancêtres, aux esprits, aux éléments naturels ; tel est le savoir de l’ethnie qui, impuissant à combattre les malheurs qu’ils conjuraient ainsi a périclité, en un rien de temps.

Ce, d’autant que le temps de leur effectuation a été bouleversé de fond en comble par les différents projets et chantiers de l’Occident qui a imposé les travaux forcés et les levées en masse comme au fondement de son pouvoir. Le remplacement progressif des cultures vivrières (qui dictaient rites et cultes) par les cultures de rente subvertit le fondement des données religieuses et éthiques. Bientôt, le fil et le cycle des générations rurales sont définitivement brisés devant l’avènement de l’école. Le savoir et le savoir-faire changent de camp.

V.      La renaissance des générations dans le contexte colonial et des partis uniques

1. Le contexte colonial

Jusque dans les années 30, les poches de résistance à l’ordre colonial étant réduites, le nouveau pouvoir a vécu une sorte d’âge d’or, le comble ayant été que l’indigène évolué réclame aux nouveaux maîtres son assimilation au système. On peut alors parler d’un ouest africain francophone et anglophone, des institutions fédérales ayant organisé des ensembles régionaux sur la similitude des ethnies et des cultures. Mais les élites ne sont pas plutôt assimilées qu’elles commencent à réclamer le droit à la différence, à l’autonomie politique puis, à l’indépendance.

 

Pendant cette longue période de bouillonnement, puis de luttes, la société civile africaine prend conscience d’elle-même, se découvre des leaders, des thèmes de rassemblement, des plateformes revendicatives, voire des philosophies. Une nouvelle société africaine s’organise dans des domaines comme la politique, les lettres et les arts, la science, le syndicalisme, le panafricanisme etc. L’émergence de maîtres à penser animateurs de ces créneaux successifs tels les leaders politiques, Senghor et Césaire, Cheik Anta Diop, Kwamé Nkrumah, porteurs de visions du monde, recrée de nouvelles générations africaines, selon les principes intangibles de la solidarité, de l’existence d’un corps de savoir spécifique, de la sélection, de la possession du prestige et du savoir, de l’égalité de tous devant le mérite.

L’Université et  l’agora remplacent le bois sacré, à la différence significative que le savoir est désormais ouvert et démocratique. Pour la première fois en Afrique, est instauré un véritable dialogue entre les générations et qui correspond à l’une des périodes les plus productives de notre Histoire.

Les générations de l’écriture sont bien plus positives que celles qui les précèdent. Elles ont accès à un corps positif de savoirs éprouvés par le procès cumulatif de la science. Formées aux principes fondamentaux de la critique et du dépassement, leur idéal est de se hisser au-dessus de leurs aînés et non de les imiter. Sur le plan de l’acquisition scientifique, de l’élaboration des idées, de la formulation du jugement et de la lecture de la société, elles ont en partage un héritage commun à l’humanité, aux antipodes de la somme des savoirs de l’ethnie.

Les nouvelles générations africaines nées du contexte colonial ont plus : elles ont un combat à mener ; combat clairement identifié à la lutte pour l’indépendance ; combat qui, sous les partis uniques, tournera autour de la définition du destin des Etats émergents. S’il existe bien une période où le dialogue intergénérationnel revêt son sens plein, c’est bien celle-ci, pour les raisons suivantes :

  • L’ensemble des parties prenantes est invité au débat concernant le destin de la communauté nationale ;
  • Les propositions et les projets émanent de l’ensemble de la pyramide sociale ;
  • Le lien entre générations est perçu comme le garant de la stabilité sociale et de la qualité de l’avenir.

La lutte anti-coloniale africaine n’eût certainement pas abouti dans les mêmes délais ni dans les mêmes formes, sans l’implication solidaire et démocratique des générations à la définition des conditions du combat commun. Nous parlons de l’ensemble des générations liées au genre et à l’âge, grâce au parfait relais desquelles les partis politiques et les syndicats ont été animés sur la base de l’éveil de la conscience africaine. Pour exemple de cette merveilleuse mécanique générationnelle, citons la (FEANF), Fédération des Etudiants Africains en France qui excella, sur près d’un quart de siècle, dans l’élaboration collective d’un projet de société pour le continent. Jusqu’au torpillage de cet édifice par les nouveaux Chefs d’Etats africains, souvent pris à parti pour déviance par la puissante organisation.

2. Le parti unique

Durant le règne du parti unique, le dialogue intergénérationnel africain continue de plus belle, sous des formes et des contenus nouveaux. S’inspirant de la force dynamogène des jeunes et des femmes dans le combat contre le colonisateur, les nouveaux Etats vont structurer et institutionnaliser la contribution de ceux-ci aux nouvelles options politiques, sous couvert de la guerre froide. L’Union nationale des Jeunes et l’Union nationale des Femmes deviennent des charpentes de la construction nationale. Le dialogue national tourne bien vite cependant à la propagande, transformant ces organisations en faire-valoir de pouvoirs bientôt versés dans l’autocratie, voire la dictature.

C’est pourquoi, le dialogue prend une tournure nouvelle à partir des années 70, opposant les aînés aux cadets au sein de l’Université (autour de thèmes comme le marxisme, la négritude ou la philosophie africaine), et l’Université aux pouvoirs politiques sur la question de la gouvernance. De part et d’autre, les débats sont vifs, voire sanglants, s’agissant du second cas. Mais de ce fait, l’Afrique a une présence réelle au monde, ne se contentant pas de ressasser le legs occidental dans la recherche de son destin proche. Il n’est pas jusqu’à l’OUA, l’organisation continentale dont les sommets sont perlés d’éclats sur les orientations internationales de la politique du continent. Celle-ci, d’ailleurs, pèse tant sur les relations internationales que chacun des protagonistes de la guerre froide rivalise d’assauts pour se la rendre favorable.

Quel que soit le jugement que l’on peut porter sur les dynamiques participatives dans le cadre du contexte colonial et sous le parti unique africain, on ne peut manquer de noter que ce furent des époques d’appropriation collectives, par les générations, du débat national et même international. Le creuset d’une telle dynamique, c’est le souffle épique qui fait se lever les foules dans la certitude d’un destin commun à faire aboutir. Ce postulat de base existe-t-il dans un monde unipolaire ?

VI.     Le legs impossible de la génération unique

1. Le règne du libéralisme

On peut dater la lente liquéfaction non seulement du dialogue générationnel africain, mais de l’existence même des générations à l’introduction des Programmes d’Ajustement Structurels, au début des années 1980 ; programmes suivis d’une foultitude de réformes économiques du genre, toutes tendues vers le diktat du libéralisme économique comme devant asseoir la pensée unique du 21ème siècle.

Les conditions négatives de la constitution d’une génération résident dans une accumulation de traits ou de faits :

  • Les aînés disparaissent par manque de charisme ; soit parce qu’ils n’ont plus de privilèges, soit parce qu’ils ne sont plus détenteurs d’un message mobilisateur.
  • L’absence ou l’imprécision de politiques de l’avenir précipite les cadets dans la confusion et les enfonce dans l’attentisme ou la fatalité.
  • Sous une avalanche de techniques de détournements psychologiques, les modèles sociaux de référence désertent le champ national, rendant impossible toute ambition personnelle et de groupe.

Le libéralisme n’est une réforme économique qu’en surface ; dans le fonds, il active un bouleversement social radical qui pose la question de la survie physique même d’une bonne partie de l’humanité. Dans la réalité, le système agit de façon que les seules questions que les nations faibles puissent constamment se poser c’est : « dans quels délais remplir les conditionnalités du système pour continuer à survivre ? »

Les réformes économiques imposées par le libéralisme s’en sont prises aux identités des peuples, domaines presque exclusifs d’intervention des générations. L’éducation et la santé ont été ses cibles premières, compte non tenu des centaines de personnes qui, du jour au lendemain ont perdu leur emploi. Les Etats, menacés, ont paniqué devant l’absence de solutions alternatives, abandonnant les citoyens dans le désarroi.

En l’espace d’une dizaine d’années, le débat national identitaire a simplement disparu des préoccupations ; chacun étant occupé à sauver sa tête. Le phénomène du chômage des jeunes est peu à peu devenu la règle. Et si les populations se sont mobilisées lors des premières élections issues du multipartisme, c’était dans l’espoir de résoudre les problèmes de la survie. Devant la persistance, voire l’aggravation du manque que n’ont pu combattre les démocraties, le découragement, le fatalisme le cèdent peu à peu à toute forme d’actions.

Car, l’action elle-même n’est que le fruit de la réflexion or, la plus grande imposture du néo-libéralisme, c’est d’avoir réussi à convaincre le monde entier de « la fin des idéologies » sur les ruines fumantes du communisme ; en installant l’Amérique comme le seul modèle du futur. Ainsi privées d’une pensée alternative de l’avenir, les générations se sont effacées pour laisser place à une masse indistincte de gens égarés. Les maîtres à penser qui indiquaient le chemin, se sont tus, plus traumatisés que leurs disciples par l’ampleur de l’échec de leurs modèles.

Aujourd’hui, nous n’avons plus qu’une génération unique : celle du monde unipolaire uniquement mû par le capital et le profit. Aussi est-il compréhensible que les révoltes citoyennes et communautaires, hier adressées au colonisateur, au bloc antagoniste de la guerre froide et au parti unique se retournent à présent contre l’Etat démocratique jugé responsable de la gestion du manque et de la misère. En Afrique de l’ouest comme partout ailleurs sur le continent, les quinze dernières années (soit depuis l’avènement des démocraties) sont jalonnées de conflits intra-nationaux nombreux, aggravant la misère et le sous-développement. Il semble que le système démocratique tel qu’appliqué par les Etats africains n’était pas la réponse attendue.

2. Les conditions d’émergence de la démocratie africaine

L’Etat démocratique africain est né d’une exigence, d’un leurre et d’un déficit. L’exigence est celle partagée dans les années 90, par la majorité du peuple fatigué par le parti unique, d’une nouvelle forme d’Etat à caractère à la fois collectif et associatif. Le leurre, c’est que, pour faire advenir cet Etat, la rue africaine s’est fortement appuyée sur l’Occident qui, sous couvert des droits de l’homme, était surtout mû par la domestication des économies du continent. Le déficit concerne la récupération mécanique des institutions de l’Etat occidental pour bâtir l’Etat démocratique africain.

C’est pourquoi, la question qui a été soulevée, à l’atelier de Conakry, de l’extranéité des institutions qui nous gouvernent est plus au coeur du problème que n’importe quelle autre. Lorsqu’on étudie ces institutions près d’un demi-siècle après les indépendances, on a tendance à conclure d’un mimétisme suicidaire des politiques africaines, indifférentes au fait que leurs modèles occidentaux ne sont efficaces que parce qu’elles sont en constante réadaptation aux exigences des valeurs de leurs sociétés.

La situation est telle pour un certain nombre de raisons :

  • Le « new deal » des conférences nationales pour asseoir l’Etat démocratique n’a pas été la norme commune : on repère 4 Etats (Bénin, Niger, Mali, Togo) sur l’espace CEAO.
  • Les conférences nationales, quand il y en a eu, ont surtout été l’affaire de l’élite intellectuelle et politique, du simple fait que les textes et les débats étaient rendus dans la langue du colonisateur.
  • Les conférences nationales ont posé la question des formes de l’Etat générique, sans aucune référence aux valeurs susceptibles de fonder celui-ci.
  • Le résultat, c’est que nous avons un Etat africain, conçu par à peine 10% de la population et qui fonctionne dans le mépris des normes vécues et de la demande sociale, parce que rivé, pour toutes ses références institutionnelles et administratives à la langue de l’ex-colonisateur.

VII.    De l’Etat africain

1. Les défis de l’Etat démocratique africain

Les démocraties sont apparues au moment où la grande majorité des Etats du continent étaient exsangues de la spoliation de leurs dictateurs. Pire, elles son apparues dans une atmosphère de désarmement idéologique et psychologique des citoyens. La situation de misère généralisée a installé ceux-ci, toutes générations confondues, dans la seule valeur de l’argent comme modèle.

Le multipartisme et la démocratie, copies mécaniques du modèle occidental ont dévêtit un Etat fragile d’une grande partie de sa légitimité et de ses attributions, laissant le champ aux communautés ethniques et aux minorités. La situation ainsi créée a, en quelques années, installé une situation d’insécurité généralisée, les armes circulant au nez et à la barbe d’un Etat tétanisé par les exigences des droits de l’homme. Un peu partout dans l’ouest africain et ailleurs, des chefs de guerre ont émergé, décidés à troquer la kalachnikov contre le bulletin de vote. La communauté nationale s’est disloquée.

Mais le passage mécanique du bulletin de vote au fusil a pour cause, dans bien des cas, le problème du partage des richesses nationales entre les individus et les communautés, tant la demande sociale est grande. Si aucun dialogue ne parvient à renverser cette tendance lourde, c’est parce qu’il n’existe désormais aucun espace dédié aux générations qui se sont diluées dans les partis politiques.

Les partis politiques, dont le rôle traditionnel est l’animation de la vie politique sur des propositions liées au destin de la nation, se sont transformés en officines destinées à recevoir les prébendes du parti au pouvoir ou à le terroriser. Aucun discours programmatique lié aux attentes des populations n’en peut émerger, par incapacité. En fait, cette incapacité est structurelle parce qu’au regard des défis accumulés au fil des années, les Etats ont reculé sur tous les plans depuis l’indépendance. L’impossibilité, pour beaucoup d’entre eux, d’atteindre le taux d’alphabétisation de 50% jugé indispensable pour amorcer le développement est le signe tous les échecs.

L’Etat africain a un autre handicap de taille : c’est le silence, sinon la mort de l’élite quant à l’examen et à la défense des valeurs du continent. Toute science est opportune en ce qu’elle épouse les questions de son temps. Or en cette matière aussi, l’Afrique a épousé le temps scientifique que l’Occident lui a imposé. Le discours des droits de l’homme ne naît, en Occident, ni au moment de la conquête de l’Ouest par les Américains, ni au moment de la colonisation par les Européens, mais bien au moment du triomphe sur le communisme et alors que l’Etat africain reste encore à bâtir. Dans la foulée de cette célébration qui signe la mise à genoux du monde devant le capitalisme, les intellectuels africains ont été aiguillés vers le juridique et l’économique. Depuis les années 90, la grande majorité des colloques commandités et tenus sur le continent ont concerné l’économie, les droits de l’homme et les institutions.

Aussi, les sciences sociales et la philosophie qui s’occupent d’étudier les valeurs ont été complètement refoulées ; l’universalité de la nature humaine étant implicitement admise par la communauté internationale et les intellectuels africains eux-mêmes. Que de bouleversements sociaux, psychologiques, culturels les Africains n’ont-ils subis depuis les Indépendances ! Des problèmes comme l’urbanisation, les politiques éducatives et de santé, l’impact social des politiques économiques, le chômage et les impacts des programmes d’ajustement sur la morale et l’éthique, les modes d’appropriation collective de la politique etc. ; tous ces problèmes qui, ailleurs, sont la condition sinon qua non de la définition et de l’exercice de la démocratie ont été considérés en Afrique comme inopérants, sinon futiles.

2. Les fondamentaux de la renaissance des générations

L’Etat africain est aujourd’hui seul ; les intellectuels (les aînés initiateurs des cadets) n’ont plus aucun prestige et plus que jamais, les populations africaines sont à la dérive. Aucun régime, aucune circonstance, sinon malheureusement les pires, ne peut imposer la nouvelle identité africaine au monde en dehors de la renaissance du dialogue des générations. Mais cette renaissance a des préalables importants liés au débat sur la nature de l’Etat, à l’émergence d’un discours africain endogène et autonome, à la structuration, sinon à l’institutionnalisation de générations africaines citoyennes.

Disons-le sans détour : le problème de l’Etat, c’est le problème de la langue d’expression et d’exercice de l’Etat. Comment instaurer un dialogue de portée nationale dans une langue étrangère parlée, au maximum, par 8% de la population, comme c’est le cas du Mali ? Comment connaître, comprendre et appliquer les lois lorsque les débats de l’Assemblée nationale se tiennent en français ou en anglais ? Comment, en Afrique, forger une vision du monde qui rassemblerait dans ces langues-là ?

On dira que mille expériences ont été tentées, ici ou là ; mais il faut ajouter qu’elles l’ont été dans l’alphabet latin, ce qui revient au même. L’exemple du nko, alphabet inventé par Souleymane Kanté de Guinée et qui rend à la perfection les tons africains peut être donné. Des initiatives collectives doivent être initiées dans ce sens par les Etats, voire par l’Union africaine car il n’y a pas d’autre alternative si on veut créer l’Etat national. Dans l’Histoire, il n’existe, nulle part, de valeur identitaire supérieure à la langue.

Et c’est dans ces langues écrites que le débat sur les valeurs consubstantielles à une politique africaine positive doit s’engager. Le dernier sondage d’Afro baromètre sur « les élections et la légitimation de la démocratie » au Mali révèle le désintérêt grandissant des populations pour la politique en général et pour la démocratie en particulier, au point que 19%  souhaiteraient que le pays soit à nouveau dirigé par l’armée ou le parti unique. Le summum de cette désillusion a été atteint en Avril de cette année, où une Commune de la capitale malienne s’est illustrée avec le taux  de participation incroyable de 9% à une élection législative anticipée. Lorsque le même sondage révèle que seuls 3% des enquêtés connaissent le nom de l’institution qui établit la constitutionnalité des lois, qu’en conclure sinon que nous cheminons dans le mauvais sens ?

Quelles significations véritables revêtent les institutions dans le sens où elles ne sont pas appropriées mais imposées ? Et c’est en majeure partie cette certitude de n’être pas consultés, voire d’être méprisés qui pousse les communautés ethniques au conflit avec l’Etat. On devrait par exemple faire attention que, dans l’enquête citée, 42% des Maliens manifestent autant d’intérêt à leur identité de groupe qu’à la citoyenneté malienne, alors qu’il s’agit de l’un des pays supposés les mieux intégrés de l’espace sous-régional.

S’il en est ainsi de l’impact de la démocratie sur les citoyens, il devient évident qu’il est souhaitable que d’autres groupes d’opinion émergent comme relais entre l’Etat et les citoyens ; groupes de la société civile attentifs à la question du sens, à la façon des générations du temps colonial et des années 1970 ; groupes qui seraient porteurs des nouvelles identités africaines.

VIII.   Nouvelles générations : le sens d’un combat

Frantz fanon l’a dit : chaque génération a une mission à assumer ou à trahir. L’ethnie, la communauté sont l’expression sociale et culturelle des générations. Celles-ci diffèrent dans le temps et l’espace selon leurs statuts, leurs fonctions et leurs défis spécifiques. Quelle que soit la multiplicité ou même la divergence des visions du monde d’une société, la défense de son identité culturelle profonde doit faire l’objet d’un consensus.

Devant l’ampleur des défis du continent, le consensus actuel est bien mou. La question est d’ailleurs de savoir en quoi il consiste lorsqu’il n’existe, pour les Africains aucun paradigme de l’avenir. Les aînés africains ont légué le patrimoine de la lutte contre la colonisation et l’oppression du capital. Car, même lorsqu’ils étaient du camp libéral comme Senghor ou Houphouët Boigny, ils ont appliqué des politiques sociales d’envergure basées sur l’humanisme africain, la donnée idéologique commune de l’époque.

Le défi des générations actuelles demeure la continuation de la défense de cette idéologie repensée à la lumière des plus grands défis que le continent ait eus à affronter, car, l’oppression est désormais sans visage, l’économie étant une force impalpable. Contrairement aux années passées, l’ennemi, dit-on, ne vient pas de l’extérieur, mais bien du dedans.

Le premier mensonge que les jeunes doivent combattre avec force, c’est que « l’idéologie est désormais morte » ; le deuxième, c’est que « nous sommes dans un univers mondialisé où la culture est un objet comme un autre » ; le troisième, c’est qu’il y a  une  «Histoire mondiale », au lieu d’une Histoire du monde où les plus puissants ont toujours dominé de plus faibles. Or, la première faiblesse, c’est précisément le manque de références culturelles.

C’est parce que les générations africaines sont aujourd’hui désemparées et déchirées devant le rouleau compresseur du néolibéralisme qu’elles ont cessé d’être des relais contre la pauvreté généralisée, laquelle est en train de faire du continent une torche géante. Mais pour leur époque, la colonisation semblait invincible, le parti unique indéracinable. Dans leurs différences d’approches, voire dans leurs oppositions, encadrés par des maîtres de la parole et de l’action, aînés et cadets ont relevé le défi.

Quant à l’Etat, il a intérêt à réorganiser ce relais ancien pour renforcer son emprise qui s’effiloche à mesure que la misère s’aggrave. Le discrédit graduel jeté sur les partis politiques le conjure d’avoir d’autres interlocuteurs. Hier, si les étudiants ne s’étaient massivement alignés à ses côtés, il n’eût pas remporté la bataille de la lutte anti-coloniale, ni forgé son identité culturelle avec la négritude et l’humanisme africain ; non plus que son identité diplomatique dans le club des pays non alignés.

Certes, il existe des organisations de jeunesse au niveau continental,  témoignées par les éminents participants à ce forum. Mais, au vu de la situation qui a cours, on n’entend pas leur message, on ne voit pas leurs actions. Les Etats africains doivent s’atteler à appuyer, de toutes leurs forces, les associations nationales et continentales de jeunesse, sans arrière-pensée de manipulation ou de récupération. Car, nul ne peut mieux plaider l’avenir à leur place.

Conclusion

La tendance qui consisterait à rêver d’une restitution du dialogue intergénérationnel africain dans ses formes précoloniales serait vaine, surtout s’agissant d’un ensemble aussi vaste que l’ouest africain. Nous avons simplement démontré (à titre de méthode) que comme toutes les formes d’organisation sociales, les générations étaient soumises à l’Histoire et que leur dynamisme restait accroché aux combats de leur époque. Telle est la gageure aujourd’hui.

Le mérite du présent forum, c’est de soulever la question dans une ambiance où toute problématique semble avoir disparue, hormis celle du profit. Mises face à face, les générations et les organisations devraient ici évaluer, ensemble, les tenants et les aboutissants d’une telle donnée pour les sociétés africaines plus que jamais absentes du débat. Elles devraient surtout envisager les formes possibles de leur organisation en vue de peser sur les enjeux du futur immédiat et lointain.