Home Travaux et Publications
L’EXPERIENCE DES FEMMES MALIENNES EN MATIERE DE MEDIATION ET DE RESOLUTION DE CONFLIT DANS LE NORD DU PAYS

Mme Bintou SANANKOUA

Les femmes du Mali se sont illustrées dans le règlement du conflit connu sous le nom de « Conflit du Nord ». De quoi s’agit-il ? En 1990, une rébellion armée éclate dans le nord du pays, opposant une composante de la communauté nationale au gouvernement de la république. Petit à petit, l’ensemble des populations du nord du pays est touché. La rébellion contre le gouvernement se transforme en conflit inter-ethnique et inter-communautaire, faisant beaucoup de victimes civiles et provoquant un important déplacement de populations. Ce n’était pas la première fois qu’une rébellion armée éclatait dans le nord du pays. Mais, elle n’avait jamais atteint un tel degré de violence, de destruction et de victimes. En 1963, les touaregs du cercle de Kidal, une région aux conditions de vie particulièrement difficiles se sentent comme des laisser pour compte de l’indépendance, se révoltent et s’attaquent aux symboles de l’Etat. L’Etat malien ne peut admettre une rébellion menaçant dangereusement l’unité nationale et l’intégrité territoriale. La réaction ne se fait pas attendre. En 1964, une répression brutale s’abat sur les insurgés et la zone est placée sous administration militaire. La plupart des survivants s’exilent vers les pays limitrophes du Sahara. La réponse toute sécuritaire et militaire ramène provisoirement le calme dans la région, mais ne règle pas le problème. De 1973 à 1984, une terrible sécheresse s’abat sur les pays du Sahel dont le Mali. Tout le pays est concerné, mais le nord est encore plus durement frappé. Les efforts de développement entrepris après la répression de 1964, sont réduits à néant. Le régime autocratique et corrompu n’utilise pas à bon escient la solidarité et les aides internationales dirigées sur le Mali. On assiste à un exode massif des populations du nord, nomades et sédentaires confondus, dans toutes les directions, vers les villes maliennes du sud, vers les pays voisins et même vers les pays lointains comme le Liban ou la Palestine. Les touareg qui vont vers la Libye, le Liban, la Palestine ou le Tchad rejoignent les camps d’entraînement des légions islamiques.


La deuxième rébellion éclate en juin 1990 du fait du retour des exilés de la première rébellion et des sécheresses de 1973 et 1985. Les uns voulaient laver les humiliations imposées par l’administration militaire de la zone ; les autres, politisés et aguerris par leur participation à différentes guerres de libération, (Tchad, Palestine) ou dans les camps d’entraînement en Libye, veulent imposer une plus grande participation de la communauté nomade à la gestion des affaires de l’Etat malien. Une fois de plus la réponse est militaire et sécuritaire. Les militaires se battent cette fois contre des hommes lourdement armés et militairement préparés. Les combats meurtriers ont atteint un tel degré de violence, provoqué un tel déplacement de populations, fait
tellement de victimes civiles et militaires, que les femmes ne pouvaient pas continuer à regarder sans réagir, d’autant que le gouvernement paraissait impuissant à y mettre un terme.

HERITAGE CULTUREL EN MATIERE DE REGLEMENT DE CONFLIT
Traditionnellement au Mali, la guerre est considérée comme une affaire d’hommes. Les femmes en sont totalement exclues. Elles ne sont nullement impliquées dans la médiation ni dans la résolution des conflits. C’est plus par soucis de protection que de discrimination dans une région qui a connu des rapts et razzias, qui se traduisent par des enlèvements de femmes et d’enfants. La guerre est considérée à la fois comme trop grave et trop dangereuse pour risquer la vie et la liberté des femmes. Dès que la guerre devenait imminente, on mettait les femmes et les enfants à l’abri et sous surveillance. A l’issue d’une enquête sur les traditions africaines et le droit humanitaire en Afrique, Mme Yolande Diallo montre que les femmes n’étaient jamais tuées lors des conflits en Afrique orientale, mais enlevées et épousées par les vainqueurs. Elle explique le fait par l’idée que les populations se faisaient d’elle, « la femme représente l’origine, la source de la vie. Si l’on tuait les femmes au cours des combats, on ne tarderait pas à tarir le flot de la vie ».1 Est-ce la survivance de cette tradition qui éloigne la femme du champ de la guerre qui explique, au moins en partie, son absence ou sa faible présence sur les fronts de prévention, de médiation et de résolution des conflits armés, malgré les changements et bouleversements intervenus dans la société et dans l’environnement international ? En s’impliquant dans la résolution du conflit du nord, les Maliennes transgressent cette loi non écrite. Elles avaient plusieurs bonnes raisons.

- La rébellion en cours, par sa violence, l’importance de ses moyens matériels de destruction, les pertes en vie humaines au niveau de toutes les communautés qu’elle provoque, menace dangereusement l’unité et la cohésion nationale. Les femmes doivent-elles observer cela sans réagir ?
- Le gouvernement a des difficultés à venir à bout de la rébellion, malgré la signature des accords de Tamanrasset2 avec l’implication des voisins comme l’Algérie ou des personnes ressources comme M. Ahmed Baba Miské.
- La révolution de mars 19913, à laquelle les femmes ont pris une part importante a libéré les initiatives féminines. Les Maliennes décident de saisir l’opportunité que l’avènement de la démocratie offre aux différentes composantes de la nation de se parler pour s’impliquer dans la résolution du conflit.
- Avec la persistance du conflit (qui éclate en juin 1990), le tissu social et les références culturelles menaçaient de voler en éclats. Notre culture impose à une maman de protéger l’enfant d’une autre maman quel que soit le délit commis. On a vu des femmes sédentaires cacher au fond de leur maison des jeunes rebelles pourchassés par l’administration. Fait nouveau et inquiétant, on a vu la population s’en prendre à elles, les qualifier de traîtres et les dénoncer. Les femmes qui ont pris des risques pour l’avènement d’un Mali démocratique, peuvent-elles continuer à regarder passivement le Mali se détricoter ?


1 M. Yolande Diallo, Traditions africaines et Droit humanitaire. Genève, 1978- p 8. 2 Les accords de cessez-le feu, signés à Tamanrasset le 6 janvier 1991 entre le gouvernement et les mouvements rebelles devaient rétablir la paix. Ce ne fut pas le cas. 3 Le 26 mars 1991 couronne au Mali la lutte populaire et sanglante des Maliens contre 23 ans de dictature.

- Les femmes étaient convaincues qu’il était possible d’arrêter la spirale de la violence. La rébellion a mis à mal tout le système social, mais il fonctionnait quand même. On a vu des rebelles confiés leur famille à un ami sédentaire avant de rejoindre le champ de combat. Des chefs de garnison qui avaient des épouses nomades, et chargés de traquer les rebelles, s’abstenaient de franchir les lignes rouges, comme attaquer des campements de certaines notabilités où se sont retranchés les rebelles qu’ils pourchassaient. Les femmes ont bien compris que le degré de brassage et d’interdépendance des groupes en conflit leur imposait une communauté de destin.
COMMENT LES FEMMES SE SONT-ELLES IMPLIQUEES ? Les femmes ont inscrit leur action dans le processus démocratique en cours. Elles ont constitué une association, le mouvement national pour la sauvegarde de la paix, une association formelle, enregistrée à l’administration territoriale. Elles agissent en tant que membre à part entière de la société civile. C’est à ce titre qu’elles ont pris part à la conférence nationale tenue du 27 juillet au 12 août 1991 qui a décidé de la tenue d’une conférence spéciale sur le problème du nord. Ainsi, elles participent à la conférence de Ségou du 25 au 27 novembre, et à celle de Mopti du 16 au 18 décembre 1991. Elles ont pris part aux concertations régionales sur le problème du Nord, organisées par le gouvernement sur l’étendue du territoire national et se sont largement exprimées sur la question. En dehors de ces rencontres formelles, elles ont fait la sensibilisation sur le terrain en se rendant dans les zones de conflits et en parlant avec les différents protagonistes, l’administration, les communautés et les rebelles. Comment l’action des femmes était-elle accueillie ? L’administration était franchement hostile à l’implication des femmes sur le terrain, jugé trop dangereuse, (anecdote de l’attaque du pied à terre) Au départ, elle mettait de la lenteur à préparer et convoquer les rencontres avec les communautés, écartelée entre les habitudes et le vent de la démocratisation. Quand elle s’est rendue compte que cela portait fruit, elle est devenue plus réceptive. Lorsque les rebelles ont pris en otage la ville de Kidal pour empêcher à sa population de participer au référendum constitutionnel de 1992, c’est l’administration elle-même qui a suggéré et facilité l’intervention du mouvement des femmes. Ces dernières, arrivées à Kidal par avion militaire, ont réussi à convaincre les rebelles à renoncer à leur projet de boycott et à s’inscrire dans le renouveau politique en cours dans le pays. Elles avaient embarqué au passage des femmes de Gao. Les femmes ont bien accueilli la démarche au niveau des communautés, particulièrement les femmes impliquées directement ou indirectement, à travers leurs maris, les épouses des militaires ou à travers leurs enfants, les mères ou épouses de combattants vivant parmi les sédentaires. Petit à petit les autres femmes se sont impliquées. Les hommes ont laissé cet espace aux femmes. Une attaque armée avait fait beaucoup de blessés parmi la population civile et les combattants armés. Tous se sont trouvés en même temps dans le même hôpital. Les femmes se sont rendu à leur chevet, en amenant avec elles épouses et parents des deux camps. Devant le spectacle des victimes et agresseurs subissant le même sort, elles ont pris des engagements, s’investir pour arrêter ce conflit stupide.
4
Les rebelles acceptent dès le départ l’implication des femmes. Celles-ci mettent à profit la connaissance du milieu et de leur code. Elles savaient qu’ils n’attaquaient pas les femmes et qu’ils écoutaient ce qu’on avait à leur dire. Sous la dictature militaire, les femmes des militaires du camp Firhoun, accompagnées d’un ancien directeur d’école qui avait scolarisé la plupart d’entre eux, avaient réussi à leur parler et à revenir intact avec un véhicule. Les membres du mouvement national pour la sauvegarde de la paix, réussissent à ramener un véhicule de la croix rouge. La preuve est établie pour elles que les rebelles ne sont ni inaccessibles, ni insensibles. (L’idée que leurs enfants pourraient passer dans la postérité comme des descendants de voleurs était insupportable) LA FIN DU CONFLIT ET LA MARGINALISATION DES FEMMES Avec l’avènement de la démocratie, les nouvelles autorités du Mali décident d’un traitement politique de la question du Nord. Les négociations et signatures d’accords se passent entre gouvernement et combattants armés. Ce qui ne laisse pas beaucoup de visibilité aux femmes dans la phase de formalisation de la paix (signature du pacte national le 11 avril 1992 à Bamako). Elles se sont mobilisées pour expliquer aux populations le contenu du pacte, pour apaiser, du fait de la lenteur de la mobilisation des fonds pour sa mise en oeuvre, et rappeler au besoin son non respect. Le pacte national montre ses limites avec la persistance de l’insécurité et des actes de banditisme. Commence alors le processus des rencontres intercommunautaires, initiées par les populations elles-mêmes. Les femmes étaient représentées à chacune de ces rencontres par une seule personne, ce qui ne reflétait pas du tout le rôle déterminant qu’elles ont joué dans l’apaisement des tensions et l’instauration du dialogue. La cérémonie de la flamme de la paix, le 27 mars 1997 à Tombouctou confirme le retour de la paix dans le Nord. Les femmes sont très peu visibles sur les autres front de conflit dans le pays. Elles n’interviennent pas ouvertement dans les conflits locaux, très fréquents qui opposent un peu partout agriculteurs et éleveurs. Sur plus de 2000 associations féminines nées à la faveur de la démocratisation, seules deux ont pour objectif les questions de conflits et de paix. Il s’agit du Mouvement National des Femmes pour la sauvegarde de la paix et l’unité nationale et l’Association des Femmes pour les Initiatives de Paix qui en plus du but d’améliorer les compétences des populations pour la prévention et la gestion des conflits, est active dans la lutte contre la prolifération et la circulation des armes légères. CONCLUSION Traditionnellement, les femmes sont éloignées des champs de conflit. Au Mali, la démocratisation et la gravité du conflit du nord les ont faites monter au créneau. L’expérience acquise en matière de médiation, de sensibilisation et de négociation n’est pas capitalisée et mise à profit pour aider à résoudre les conflits locaux, parfois très violents qui secouent périodiquement la communauté nationale.
Aujourd’hui, avec les changements intervenus en Afrique et dans le monde, la tenue à l’écart des femmes dans les questions de conflits ne se justifie plus. Elles sont les principales
5
victimes des conflits. Elles ont acquis une expertise qu’il serait dommage de perdre. Un fonctionnement normal de la démocratie, qui implique l’accès équitable et paritaire des femmes aux instances de décision et à l’exercice du pouvoir, donc la bonne gouvernance, peut être la solution du problème. Les femmes doivent faire partie des groupes constitués et formalisés, pour qu’on s’habitue à les avoir en face comme interlocutrices.