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EXPÉRIENCES DE PREVENTION, DE MÉDIATIONS ET DE RESOLUTION DES CONFLITS EN AFRIQUE DE L’OUEST

« USOFORAL » qui signifie Unissons-nous en langue diola est un mouvement de femmes de la Casamance, de la région du sud du Sénégal où sévit une rébellion armée depuis 1982. Ces femmes ont été émues, secouées et interpellées par les morts, les mutilés, les violences ainsi que la dégradation de la région dans tous les domaines. Elles ont osé alors se lever, s’organiser, s’informer et se former pour agir dans l’édification de la paix mais aussi pour plus d’équité entre les sexes. Nous présenterons d’abord brièvement la situation de conflit en Casamance, puis la situation des femmes et leurs stratégies pour l’avènement d’une paix durable.


I. Présentation de la situation
La Casamance naturelle divisée depuis la réforme administrative de 1984 en deux régions administratives, la région de Kolda et la région de Ziguinchor, est en proie à une rébellion armée qui réclame l’indépendance. Cette rébellion est initiée par le Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC). Il a un caractère multiethnique même si les diolas, majoritaires en Basse Casamance (région de Ziguinchor) en constituent la composante principale. Les combats et les exactions sont plus fréquents et intensifs en Basse Casamance mais le mouvement a connu une extension à l’est vers la région de Kolda. Le conflit a eu des conséquences socio-culturelles, économiques, politiques mais aussi psychologiques importantes. Les femmes et les enfants, piliers importants des communautés ethniques de la Casamance ont été désacralisés par les viols, les rapts, les mutilations, les mines et la mort brutale. En effet, le conflit a entraîné de profondes déstructurations sociales avec des familles éclatées, des villages déchirés, des relations sociales distendues voire rompues. Des populations, poussées par l’insécurité grandissante ont abandonné leurs villages, leurs terroirs pour se réfugier dans les pays voisins, vers la Gambie au nord et la Guinée Bissau au sud. Ces pays servent encore de bases arrière au mouvement séparatiste, mais depuis quelques mois on note un durcissement de ton en Guinée Bissau contre une certaine aile du MFDC accusée d’entretenir l’insécurité dans ce pays.
Le conflit a engendré l’approfondissement de la pauvreté des populations surtout des femmes comme l’atteste le DSRP réalisé récemment dans les deux régions : baisse drastique du
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pouvoir d’achat, recul de la production vivrière, difficultés d’accès aux services sociaux de base, pollution de l’environnement par les mines. Jusqu’à une période récente, les services techniques de l’Etat ont déserté bon nombre de zones, et des activités illicites y ont prospéré : contrebande, exploitation anarchique de la forêt, braquages, etc. Tout cela a particulièrement traumatisé les populations notamment les femmes, obligées de braver ces dangers pour nourrir leurs enfants. Aujourd’hui il y a une très forte aspiration à la paix : l’Etat comme le MFDC s’accordent sur la nécessité d’une solution politique et civile du conflit par des négociations. Différentes péripéties (assises séminaires pré-négociations) ponctuées d’accords généraux sur la paix manifestent la volonté des deux protagonistes à négocier. Cependant des divergences subsistent entre les différentes factions du MFDC quant aux modalités. La fragmentation aussi bien de l’aile politique que de l’aile militaire rend la situation plus confuse. Salif Sadio, proclamé chef d’état major incarne cette aile radicale. Deux camps s’affrontent : le camp de César Badiatte appuyé par la Guinée Bissau contre celui de Salif Sadio qui réaffirme son attachement à l’indépendance de la Casamance.


II. Les Femmes dans les conflits
Dans un magazine du Wipnet, Naomi E.N.Akpan parle justement des conséquences des conflits sur les femmes : « L’expérience des femmes est de façon marquée différente de celle des hommes : le massacre délibéré, le viol, la mutilation, le déplacement forcé, l’enlèvement, le trafic et la torture des femmes et des filles, et d’autres formes de violences discriminatoires continuent d’avoir cours dans les conflits contemporains. Les femmes font face au manque de nourriture, d’eau tout en assumant leur rôle de chef de famille, de parent unique. C’est aussi elles qui ramassent les morceaux, pansent les blessures et reconstruisent les communautés. Et pourtant c’est un rôle secondaire qui leur est dévolu dans la gestion des conflits actuels ce qui n’était pas le cas traditionnellement. » Il faut noter qu’en Casamance, l’histoire des communautés attestent que les femmes jouent un rôle dans la prévention, la gestion et le règlement des conflits : selon l’expression du leader du MFDC : « Elles sont la Croix Rouge et les sapeurs-pompiers de la communauté ». En d’autres termes, elles ont la faculté de s’interposer entre les combattants, d’exiger la paix quand l’espèce est menacée car elles sont donneuses de vie. C’est presque un commandement sacré car les contrevenants pourraient subir des conséquences terribles. Traditionnellement les femmes intervenaient dans des conflits dans l’espace domestique (par exemple, pour régler des conflits entre mari et femme, les belles soeurs peuvent donner une correction à leur frère) et même publique mais réduit (village, inter villageois, à l’intérieur d’une même communauté ethnique). Les femmes utilisaient en grande partie des « grèves », des rituelles, prières, danses, libations, processions, etc. pour manifester leur engagement. Elles ne remettent pas en cause l’ordre établi, ne profitent pas de la situation pour se positionner et se libérer. Les conflits armés d’aujourd’hui mettent en jeu des acteurs plus nombreux, plus divers et dépassent les frontières du terroir. Les coutumes, les valeurs des acteurs ne sont pas les mêmes ; on dirait que les femmes s’y perdent ! D’ailleurs leurs activités ne se révèlent que quand la situation semble bloquée et qu’ l’on n’entrevoit aucune autre issue.
Il ne faut pas cependant occulter le rôle des femmes dans le déclenchement des conflits. Ainsi, en Casamance, l’engagement des combattants du MFDC, le serment s’est fait dans les bois sacrés tenus par des hommes comme par des femmes. On peut retenir que les femmes ont été
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impliquées dans une certaine mesure dans la prise de décision pour la guerre, par la préparation mystique des combattants. Face au débordement de cette crise « harassante et lancinante » comme la qualifie le professeur Nouha Cissé, les femmes ont tenu à s’impliquer dans la recherche de la paix, cherchant à dénouer le serment fait dans les bois. En effet, la recrudescence de la violence, les viols, à partir des années 90 ont fait comprendre aux femmes le danger pour la communauté et la nécessité d’agir d’où l’implication des femmes des fétiches.


III. Usoforal, exemple d’organisation féminine: objectifs, stratégies, résultats, problèmes
Pendant de nombreuses années l’Etat a fait preuve d’un véritable nombrilisme dans la gestion du conflit en Casamance. Jusqu’au début des années 90, c’était la loi du silence, peu de personnes osaient parler du conflit à cause de la délation, des dénonciations, des arrestations, des disparitions et des exécutions sommaires. Ensuite, petit à petit, la société civile s’est impliquée. C’est dans ce contexte que le groupe de recherche de la Commission Femmes et Développement (CFD) de Acapes organise en novembre 1999, le Forum des Femmes pour la Paix.


Rappel des Objectifs
L’objectif principal de notre organisation est de contribuer à l’émergence d’un leadership féminin dans la construction de la paix, la restructuration sociale pour une société plus équitable. Nos stratégies sont surtout la sensibilisation, la formation, la mise en relation et le coaching :
 La sensibilisation porte sur les idéaux de paix, de retour des déplacés et anciens combattants, le pardon, la réconciliation et la reconstruction. Nous utilisons plusieurs moyens : le théâtre, les rencontres, la peinture, le recueil de la littérature orale, les fora de discussions.
 La formation est axée sur la construction de la paix : analyse des conflits, médiation, mais aussi le lobbying, le leadership féminin, la création et la gestion des entreprises, la teinture, ou toute autre formation désirée par les femmes et qui leur permettent de se mobiliser plus pour la construction de la paix
 La mise en relation : Usoforal a consacré une grande place dans son programme d’activités aux visites d’échanges aussi bien au niveau local que national. Un voyage d’échange avec une organisation de femmes, en pays sérère, parents à plaisanterie des Diolas a permis de décloisonner plus le conflit pour faire comprendre sa dimension nationale. L’exposition à Dakar intitulée : « Le pagne qui parle» a approfondi la solidarité des femmes du reste du Sénégal avec celles de la partie sud.
 Le coaching : nous avons appuyé les femmes pour l’acquisition de matériel d’allégement des travaux domestiques comme des décortiqueuses auprès de l’Ambassade d’Allemagne.
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