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GOUVERNANCE ET PREVENTION DES CONFLITS EN AFRIQUE DE L’OUEST

Par Massaër DIALLO
Président de l’IEPS
Coordonnateur Général du WANSED

La plupart des Etats d’Afrique de l’ouest au lendemain des indépendances a bénéficié d’un parapluie militaire, politique et diplomatique de leurs anciennes puissances coloniales ; rapidement ils sont devenus les terrains de dérivation des rivalités EST-OUEST, tant pour ceux qui avaient accédé à l’indépendance dès les années 60 et de manière pacifique que pour ceux qui ont connu des mouvements de libération.
La fin de cette période, les mutations économiques avec les politiques d’ajustements structurels bouleverseront totalement toutes les structures de ces Etats

  • Politiquement, avec l’introduction du multipartisme, du pluralisme
  • Socialement, avec une multiplication de conflits identitaires

Même si la plupart des conflits sont intra étatiques, ils ont un caractère transfrontalier, donc un aspect sous régional. Ces conflits après avoir fragilisé l’instauration de la démocratie, ont aussi aggravé les faiblesses institutionnelles des états, plus précisément celui de l’état nation,
Ce contexte socio politique de l’Afrique de l’ouest a mis en évidence les défis de cette région,
mais a aussi servi de prétexte à :
- la mise en place de mécanismes et d’instruments de sous régionaux de prévention de gestion et de résolution des crises des crises
- l’émergence de nouvelles forces de la société pour relayer l’état dans les domaines économique, social et culturel mais surtout pour assurer une certaine vigilance dans la manière de gérer la chose publique.
Il faut cependant reconnaître que même si pour certains la notion de bonne gouvernance reste très marquée par une connotation de la conditionnalité des institutions financières internationales, elle n’est pas du tout importée en Afrique. Certaines chartes comme celle du Mandé (actuel Mali) est l’un des instruments qui renferme avant l’heure des principes de gouvernance, de partage des ressources, de décentralisation et du respect des vaincus.
I - ETATS DES LIEUX : UN CONTEXTE MARQUE PAR UN DEFI DE FRAGILITE
1-1 Fragilité politique de certains états
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  • états fragiles sur 15 Etats membres de la CEDEAO selon les critères du CAD et de l’OCDE.

a- Les élections

  • Parmi ces états deux sont dans un processus de démocratique troublé, en attente d’élections (la Guinée et la Côte d’Ivoire) avec des turbulences persistantes.
  • D’autres font face à des contentieux électoraux mal résolus ou à des tentatives de dévolution du pouvoir politique non constitutionnelle

Les élections constituent souvent une occasion de tensions, de dérapages violents et le point de départ de graves crises politiques. L’exigence de fiabilité et de transparence des élections constitue toujours et partout un point nodal de la démocratie, les résultats des élections souvent contestés est symptomatique de la fragilité du consensus politique qui existe souvent au départ des processus et ce malgré la consolidation des codes électoraux et des commissions électorales indépendantes ou autonomes.

  • Les élections sont parfois l’occasion de violences, de répression et de bavures.de protestations, de violences sociales.

b- La faillite de l’Etat

  • Il existe un cercle vicieux entre la faillite de l’état, la pauvreté persistante et la violence qui affaiblit la sécurité, détruit les infrastructures.

Lorsque l’état n’est plus en mesure d’assurer les fonctions les plus essentielles, les réseaux politiques, militaires, économiques qui interviennent à tous les niveaux (local, national et parfois mondial) contribuent à une remise en question de sa légitimité.

  • Les citoyens sont donc enclins à se retourner vers les structures claniques, identitaires, ethniques. Il ne suffit pas de tenir des élections ou des accords qui répartissent les pouvoirs entre les factions en présences en période de crise pour assurer la légitimité de l’état.

c- La résurgence des crises et des coups d’état militaires
Sur les 15 états de CEDEAO sels deux n’ont pas connu de coups d’état réussi en 45 ans (Sénégal, Cap-vert)

  • Deux coups d’états en 2008 (Mauritanie et Guinée)
  • Au Mali et au Niger (le conflit touareg)

Il est nécessaire d’inscrire la résolution des crises dans la durée et d’articuler le développement au politique à tous les niveaux : local, national et pendant toute la phase post conflit.
L’existence d’un voisinage instable montre la nécessité d’opter pour une approche régionale des questions de sécurité en Afrique de l’ouest mais sur le continent aussi.
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Malgré un règlement du conflit dans sa partie nord ayant abouti à un Pacte National signé en 2006 à Alger pour le Mali, des défis subsistent :

  • La difficulté de mettre en oeuvre l’accord de paix au niveau sécuritaire et économique.
  • La fragilisation de l’équilibre communautaire et de la cohésion sociale
  • L’émergence de mouvements sociaux et religieux radicaux
  • L’apparition de nouveaux leaderships donc de nouveaux interlocuteurs.

- l’efficacité des DDR qui avaient permis d’unifier l’armée d’une certaine manière s’est fissurée.

  • Le cas de la Guinée Bissau.
  • Ce pays est caractérisé par
  • Une instabilité politique institutionnelle chronique de ce pays est une conséquence de la lutte fratricide au sein d’une élite qui au lendemain de la libération du pays en 1974 s’est retrouvée à la fois à l’Etat Major de l’armée, au Comité Central du parti et au Gouvernement de la nouvelle république.

Mais la nécessité de construction d’un état moderne,l’exigence d’égalité, les difficultés pour les élites à se conformer aux nouvelles règles du jeu démocratique en 1991et les réflexes éthno-identitaires précipitent le pays dans une spirale de violence.
- En 1999 le Président Nino venu au pouvoir après un coup d’état est renversé après une rébellion de militaires
- 2000 Mort du chef de cette Ansoumana Mané exécuté par des militaires
- En 2004 Le Général Verissimo Corréa chef d’Etat major Général des armées est assassiné par le Colonel Barros porte parole de l’Etat major. Tagme Na Wae lui succède.
- 2007 assassinat de Lamine Sanha ancien Chef d’Etat major de la Marine Nationale
- En 2009 Assassinat de Tagme Na Wae et Président Nino revenu au pouvoir en 2005 à l’issu d’élection
-

  • Il existe aujourd’hui une connexion entre le narcotrafic et le fonctionnement des institutions. Quelques saisies symboliques ont été opérées mais sans suite judiciaire. Cette question si elle n’est pas prise en charge par la CEDEAO contribuera à maintenir la Guinée Bissau dans une fragilité institutionnelle avec des conséquences à dimension régionales

1 - 2 La fragilité sociale
a - Une population très jeune et en forte croissance
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  • Près de 60% de la population a moins de 30 ans ; 45% a moins de 15 ans. Les jeunes de moins de 20 ans représentent plus de 50% de la population en Afrique de l’ouest.
  • Faute de formation, d’éducation et de perspective, les enfants sont souvent recrutés dans les conflits armés. Ils sont souvent victimes mais de plus en plus acteurs. Les conflits sont devenus pour certain un moyen d’ascension
  • Leur présence massive dans les armées est du aussi à la proximité entre les populations et les acteurs des conflits, mais aussi un moyen de sécurisation matériel des jeunes. La déliquescence du système éducatif, le manque de perspective ont fini par accélérer le processus.

b- 50% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.
La population déjà en situation de précarité vit une crise alimentaire mais aussi financière et économique. Chacun se souvient des émeute de la faim dans certains pays de la sous région. Les pays les moins développés sont en Afrique dont plus de la moitié en Afrique au sud du Sahara, non loin des frontières européennes, d’où la tentation malgré les difficultés d’en franchir les frontières.
 Les crises politiques entraînent des déplacements de population dont les raisons sont souvent diverses. Ce sont des populations fragilisées et souvent victimes, ignorées ou brimées dans les pays d’accueil. L
 La possibilité de circuler librement dans es Etats de la CEDEAO favorisent dans des conditions sanitaires défaillante, la propagation des maladies et des grandes pandémies.
1-3 Fragilité sécuritaire
a- Terrorisme et enlèvements au Mali, au Niger et au Nigeria
Le Niger delta, le problème touareg au Niger sont les preuves s’il en était besoin que la plupart des richesses en Afrique de l’ouest profitent rarement aux populations locales. La mauvaise gestion des ressources pétrolières au Nigeria et de l’uranium au Niger est le résultat direct de l’absence de toute maîtrise dans le contrôle des ressources et des modes de gestions des exploitants. Il n’y a aucune transparence dans les contrats qui lie les états aux multinationales.
Les réponses militaires apportées aux revendications des populations ont fini par créer un climat d’insécurité, de banditisme avec le développement de milices locales. Nous avons souvent écho des prises d’otages opérées au delta du Niger et dans une moindre mesure au Niger en échange de rançon.
Il ne faut cependant pas occulter le rôle que peuvent jouer les puissances présentes dans ces régions.
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Contrairement au Nigeria le Niger et le Mali ont une densité de population très faible dans les zones concernées par ces conflits. En effet cette zone sahélo saharienne est non seulement immense, désertique mais est devenu une zone d’extension des activités de Al Kaïda et autres groupes terroriste pratiquant le trafic humain et de marchandises.
b- Problème de migrations et de sécurité humaine
 Même si la population ouest africaine à une grande tradition de migration, les crises internes, les conflits ont perturbé les flux. Les populations sont parfois à la merci de toute sorte de trafic et d’exploitations.
La sécurité humaine se confond avec la protection et la défense de la dignité humaine. Elle met l’humain au centre de la sécurité afin de lui assurer le droit de vivre à l’abri du besoin, à l’abri de la peur et dans un environnement sain. Cependant ce concept est terriblement mis à mal par toutes les difficultés et problèmes cités plus haut.
Un nombre incalculable de migrants meurent dans le désert ou en mer du fait des réseaux criminels mais aussi de l’indifférence. Des personnes pauvres sont encore appauvries, escroquées. Pour le crime organisé cette situation représente une opportunité économique, les passeurs ayant mis en place un réseau de contrebande de l’Afrique vers l’Europe.
« Selon une étude de l’Office des Nations Unies pour la drogue et le crime les groupes organisé d’Afrique de l’ouest proposent des formules tout compris incluant transport, documents falsifiés, les explications appropriées etc.… »
 la violation des droits humains
Dans une sous région secouée par les crises, la pauvreté et les dénis de citoyenneté les droits humains ne sont pas les préoccupations premières de beaucoup d’état. Bien que les textes normatifs existent il a fallu attendre le début des années 90 pour inscrire les droits humains dans les agendas politiques nationaux. Dans les états fragiles la reconstruction ne peux se faire sans tenir compte de l’existence d’un environnement politique sain et juste tenant compte des besoins des élites mais aussi des populations à la base.
Les accords de paix interviennent souvent dans des conditions où les belligérants bénéficient d’une impunité et d’une immunité.
c- Circulation des armes et DDR inachevés et inopérant (Guinée Bissau Côte d’Ivoire)
 En matière de circulation des armes légères et de petits calibres
, le tableau est assez sombre au niveau de la région. Les conflits aujourd’hui atypiques opposent des armées à des groupes rebelles ;
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ce qui implique une forte circulation des armes. D’ailleurs une enquête a été prévue au niveau de la CEDEAO pour en déterminer le nombre détenu de manière illicite. Les armes issues des stocks de la guerre froide mais aussi des arsenaux des opérations de maintien de la paix, mais aussi de processus de désarment mal fait. Leur commerce permet d’entretenir le trafic de drogue et les réseaux terroristes.
Après le vote du moratoire sur la circulation des armes en octobre 1998, chaque état s’est engagé à mettre sur pied une commission chargée de surveiller le flux des armes. A l’heure actuel chaque état doit en informer la CEDEAO avant d’acheter des armes.
Grâce à l’action de la société civile ce moratoire est devenu une convention
Le 14 juin 2006 signée à Abuja (Nigeria) par tous les chefs d’état de
 Les DDR sont loin d’avoir atteint leurs objectifs :
- En Guinée Bissau, ouvert à tous les anciens combattants même ceux ayant participé à la guerre de libération, le programme de réconciliation et de reconstruction mis en place depuis 2000 n’a pas répondu aux attentes par manque de financement.
- En Côte d’Ivoire Après la signature des accords de Ouagadougou, le PNDDRR a été réajusté et la réunification de l’armée confiée à un organe militaire.
II- LA PREVENTION DES CONFLITS COMME REPONSE A LA FRAGILITE DES ETATS OUEST AFRICAINS
2-1 la CEDEAO dans la prévention des conflits
la CEDEAO est à l’avant-garde d’une approche régionale pour les questions de paix et de sécurité dans la région. Son architecture juridique comprend :
a- Le mécanisme de prévention, de gestion et de règlement des conflits instauré par le Protocole de 1999 est un système régional de sécurité structuré pour les 15 états qui composent la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO).
Il a pour objectifs :
 la prévention, la gestion et le règlement des conflits internes
 le renforcement de la coopération dans les domaines de la prévention des conflits, de l’alerte précoce, des opérations de maintien de la paix, de la lutte contre la criminalité transfrontalière, le terrorisme
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international, la prolifération des armes légères et les mines antipersonnelles
 le maintien et la consolidation de la paix, de la sécurité et de la stabilité au sein de la communauté ;
 la création d’institutions et la mise en oeuvre de politiques appropriées pouvant permettre la coordination des missions humanitaires et de sauvetage ;
Le mécanisme de la CEDEAO est régi par un système institutionnel à trois niveaux
 la conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement des Etats membres ;
 le conseil de médiation et de sécurité
 la commission de la CEDEAO
2- le système d’alerte précoce ou ECOWARN(Ecowas early warning and response system)
C’est un système composé de 3 éléments:
- l’information recueillie par les points focaux
- l’analyse des informations
- la communication
En janvier 2008 le Cadre de Prévention des Conflits de la CEDEAO (CPCC) fut adopté par les chefs d’Etat afin
 d’intégrer la prévention des conflits dans les politiques et programmes
 de renforcer la capacité de la CEDEAO à intégrer la prévention des conflits et la consolidation de la paix à travers ses institutions
 de renforcer la prise de conscience, les capacités à l’anticipation au sein des Etats membres et de la société civile en tant qu’acteurs clé de la prévention des conflits et de la consolidation de la paix.
 Dans le CPCC la CEDEAO dispose de pouvoirs « supranationaux » qui lui permettent d’agir au nom et en collaboration avec les Etats membres, l’Union Africaine et l’ONU.
Il y a désormais une plus grande coordination entre les institutions de la CEDEAO elles mêmes, et entre la CEDEAO et les agences de prévention mais aussi un espace de collaboration entre la CEDEAO, la société civile et les acteurs non étatiques.
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