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Médias et Bonne gouvernance en Afrique

BABACAR FALL

Historiquement les agences de presse sont les premiers médiats organisés à l’échelle internationale et même comptent parmi les premières compagnies transnationales ou multinationales de l’ère capitaliste. En effet, le concept de nouvelle est «dès le départ au coeur du capitalisme moderne» et illustre parfaitement le processus de globalisation développé par le mode de production capitaliste à une étape donnée de son histoire. La nouvelle est un produit généré et transmis à trois fins : la communication politique, les échanges et le commerce et enfin les loisirs. Les agences Wolf en Allemagne, Reuters au Royaume Uni, Havas en France et Associated Press aux Etats-Unis dès octobre 1884 se partagent le marché mondial des nouvelles et agissent comme un cartel, participant ainsi à l’expansion impérialiste, à la construction des identités nationales au nord et au contrôle des colonies du sud.

Malgré les bouleversements intervenus lors des deux derniers conflits mondiaux le marché planétaire reste dominé par les quatre grands (AFP, Reuter, AP, UPI) à l’heure où arrivent sur la scène un nombre important d’agences nationales portées par les indépendances des colonies d’Afrique et d’Asie.

Dès le milieu des années 50, les premières agences de presse africaines voient le jour avec Maghreb Arabe Presse (MAP), Ghana News Agency (GNA) et l’Agence de presse Sénégalaise (APS). Le roi Mohammed V et Kwame Krumah donnent une mission très claire à l’Agence de presse nationale qui doit participer à l’avènement d’une conscience nationale et panafricaine dans les colonies dont l’information a été dominée par des institutions transnationales qui ont accompagné les conquêtes coloniales.

En 1992, on note l’existence de 48 agences de presse nationales en Afrique. Elles sont presque toutes crées à l’initiative des pouvoirs publics. Dès le départ, elles servent de relais nationaux pour la distribution des nouvelles téléscriptées générées principalement par les deux transnationales qui se partagent le marché africain à savoir l’Agence France Presse (AFP) héritière de Havas et l’Agence Reuter.

Dans tous les pays africains, des bureaux provinciaux de l’agence de presse nationale sont installés dans l’hinterland pour assurer une couverture du reste du pays où vit la majorité de la population nationale tenue à l’écart des grands courants d’information du fait de la médiocrité des infrastructures de communication, de l’insuffisance des ressources humaines et de la déficience des politiques nationales en matière d’information.

Si des pays comme le Ghana du Dr Kwamé Krumah, le Maroc, l’Egypte de Nasser ou l’Algérie de Boumediene leur ont accordé une importance de premier plan et même international, par contre force est de reconnaître que pour la majorité des pays d’Afrique au Sud du Sahara, l’Agence de presse nationale vit sans réseau national véritable de collecte et a tendance qu’à n’être qu’une courroie de transmission des nouvelles générées par les cinq transnationales de l’information (AFP, Reuter, Associated Press, UPI et Tass). L’arrivée de la télévision, dans les années 70, semble sonner le glas de ces organes de presse car les maigres ressources disponibles pour les services d’information seront désormais allouées en priorité à la télévision et surtout à la radiodiffusion nationale qui demeure un support médiatique capital dans des pays dont la majorité de la population ne parle ni n’écrit la langue officielle héritée de la colonisation. Dans ce contexte et à l’échelle du continent africain, vingt ans après les indépendances (1980) neuf informations sur dix diffusées par les médias locaux en Afrique proviennent d’une source étrangère.

2. SITUATION ACTUELLE

Quarante ans après où en sommes-nous ? Le débat sur le Nouvel Ordre Mondial de l’Information et de la Communication (NOMIC) avait remis à l’ordre du jour des institutions internationales notamment de l’UNESCO, la question du déséquilibre de l’information à l’échelle mondiale et souligner la nécessité de développer les capacités de communication des pays du Sud. Quelle que soit l’appréciation qu’on ait pu faire cette controverse, il est reconnu de tous les acteurs que le renforcement des capacités de communication des pays en développement devait constituer une priorité dans les budgets nationaux et dans l’enveloppe globale de l’aide publique au développement. En Afrique, le risque était grand de voir se constituer des sociétés à deux vitesses. Une élite urbaine informée et une majorité de la population vivant en zone rurale coupée de tout et notamment des grands flux d’information. Une infrastructure de télécommunication médiocre voire existante (moins d’une ligne téléphonique pour 200 habitants et plus de 50% des lignes concentrées dans les capitales qui comptent 10% de la population), des organes de presse essentiellement sous-financés par les pouvoirs publics et concentrés en milieu urbain, des ressources humaines insuffisantes et des cadres institutionnels inadéquats sont les caractéristiques principales du paysage médiatique africain au début des années 80.

3. DES MUTATIONS IMPORTANTES

Aujourd’hui, force est de constater que nous sommes dans un contexte politique, financier et technologique des plus favorables de toute l’histoire de la presse de ce continent. Il faut souligner que l’Agence de presse traditionnelle des années 60 n’a plus aucun avenir ni intérêt dans notre paysage médiatique d’aujourd’hui. Elle était essentiellement caractérisée par une activité mono productive constituée par le service d’information générale téléscripté généré par son propre réseau de correspondants et reporters d’une part et par la redistribution du fil étranger en provenance des agences de presse transnationales d’autre part. Sur ce dernier volet, les produits à forte valeur ajoutée des transnationales étaient commercialisés directement par leurs propres canaux auprès de la clientèle africaine.

Cette forme d’agence de presse ne répond plus aux besoins de l’Afrique marquée par une irruption sans précédent des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) et par le maillage extraordinaire réalisé du continent par la technologie INTERNET en moins d’une décennie. De nouvelles conditions technologiques de production sont nées dans les média qui sont les principaux utilisateurs du service d’agence. Tendanciellement le marché africain va vers la constitution de groupes multimédia englobant des unités radiophoniques, des publications à périodicité variées, des plate formes de commerce électronique et des fournisseurs d’accès Internet (ISP) se positionnant comme des fournisseurs de contenus. C’est tout l’environnement des média qui a bougé.

Dans les pays du nord principalement en Europe et aux Etats-Unis , on assiste à un développement fulgurant du phénomène de concentration dans le champ des médias. C’est ainsi que dans le contexte de la révolution numérique, Le Monde Diplomatique note : « attirés par des ambitions de pouvoir et des perspectives de gains faciles, des mastodontes industriels venus de l’électricité, de l’informatique, de l’armement, du bâtiment, du téléphone ou de l’eau se sont rués sur le secteur de l’information. Ils ont rapidement édifié de gigantesques empires. Et piétiné au passage quelques valeurs fondamentales : en premier lieu, le souci d’une information de qualité… ». Aux Etats-Unis, à la faveur de l’abolition en février 2002 de l’arsenal juridique anticoncentration , des géants ont fait « main basse » sur les médias. America Online (AOL) est désormais propriétaire de Netscape, du magazine TIME, de la chaîne d’information continue CNN et de la société de production Warner Bros. La première entreprise mondiale par sa capitalisation boursière, General Electric s’est emparé du réseau télévisuel NBC. Bill Gates qui a bâti son empire sur le développement des logiciels (Microsoft) domine désormais le marché mondial de la photo avec l’achat de l’agence photo Corbis. Par ailleurs, Rupert Murdoch (News Corporation) contrôle les journaux américains et britanniques de grande diffusion que sont The Times, The New York Post et The Sun. En Europe, le premier groupe mondial d’édition, Bertelsmann a acheté RTL en France et la chaîne de télévision M6. En France, le démantèlement de Vivendi Universal a permis l’achat de l’hebdomadaire L’EXPRESS, le magazine l’Expansion et de Quatorze autres titres par l’industriel de l’aviation Serge Dassault. Il détenait déjà le quotidien Le Figaro et plusieurs journaux régionaux. La même situation de contrôle concentrationnaire est noté en Italie et en Espagne. Toutes ces concentrations sont une menace au pluralisme de la presse contre la Bonne gouvernance dans une perspective globale.

Nous sommes à la veille d’une redistribution des cartes au sein des marchés nationaux du nord où l’enjeu essentiel sera de concilier les besoins d’un service public d’information et la rentabilité ou la garantie de retours d’investissement qui sacrifient déjà le besoin essentiel d’une information plurielle et de grande qualité.

4. LA PLACE DE L’AFRIQUE ET DE L’UNION AFRIQUE

Dans un tel contexte, la revendication d’un paysage médiatique africain fort et travaillant pour la construction de l’unité, la solidarité et la bonne gouvernance continentales doit être une haute priorité voire une urgence.

Le Séminaire pour le développement d’une presse africaine indépendante et pluraliste, tenu à Windhoek en Namibie du 29 avril au 3 mai 1991, a été le point de départ d’un processus de libéralisation des médias du continent. Ce processus a été inspiré par les principes qui sous-tendent la Déclaration de Windhoek adoptée par le séminaire et approuvée par la Conférence générale de l’UNESCO en 1991 et l’Assemblée générale des Nations Unies du 20 décembre 1993 qui a proclamé le 3 mai Journée mondiale de la liberté de la presse.

Depuis le séminaire de Windhoek, on a noté au plan continental : un élargissement sans précédent des espaces de liberté ; un développement significatif des journaux indépendants ; l’avènement d’un pluralisme radiophonique réel et la reconnaissance voire le renforcement des organisations professionnelles des médias aux niveaux national et régional ; et enfin des efforts significatifs pour le développement des ressources humaines dans les médias en Afrique.

Liberté d’expression, liberté de la presse et démocratie

Depuis plusieurs années déjà, la liberté et l’indépendance dont jouissent les médiats dans beaucoup de pays africains constitue une réalité faisant échos à la Déclaration de Windhoek qui dés 1991 affirme que «la création, le maintien et le renforcement d’une presse indépendante, pluraliste et libre sont indispensables au progrès et à la préservation de la démocratie dans un pays, ainsi qu’au développement économique».

Au cours de la décennie passée on a noté une meilleure prise de conscience ou compréhension, au sein du monde politique et de la population, de la relation qui existe entre la liberté d’expression et le développement de médias libres, indépendants et pluralistes, d’une part, et la construction des systèmes politiques démocratiques , d’autre part.

Le travail effectué par les organisations de défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression, ainsi que par les associations professionnelles des médias sous la forme d’« alertes » et de publications liées à la liberté de la presse, à la liberté d’expression et à leurs violations dans les pays africains a également contribué à cette sensibilisation accrue dans le monde des médias de l’après-Windhoek..

Journaux indépendants et pluralistes

Ces dernières années ont vu un développement rapide de journaux et de magazines plus indépendants et issus du secteur privé dans de nombreux pays africains, notamment dans les pays où ce genre de presse n’existait pas auparavant. Depuis les années 1990, le paysage politique de plusieurs pays africains a connu des changements graduels mais profonds, passant du monolithisme de la presse à un pluralisme sans limitation aucune. Le débat d’idées s’est imposé accompagné par l’acceptation de la différence et une plus grande tolérance. Cet environnement a beaucoup contribué à l’éclosion et au développement des médiats indépendants.

Pluralisme radiophonique

On a également assisté à une hausse du nombre de pays africains qui encouragent le pluralisme radiophonique et la mise en place de stations de radio indépendantes, privées, commerciales et communautaires. Ces pays, tels que le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, le Ghana, le Malawi, le Mali, le Mozambique, la Namibie, l’Ouganda, le Sénégal, la Tanzanie et la Zambie ont adopté des politiques qui ont mis fin au monopole de l’Etat sur les organes de radiodiffusion permettant ainsi à des individus, des groupes et des organisations de la société civile de créer et d’animer des stations de radio. Cette tendance semble avoir été renforcée après la Conférence internationale sur le pluralisme des radios organisée à Bamako au Mali (1993) et la Conférence internationale sur la déréglementation de la radiodiffusion en Afrique à Abuja au Nigeria (1996).

Par ailleurs, la dernière décennie a été marquée par le développement d’un certain nombre d’organisations professionnelles de médias au niveau régional en Afrique, dont notamment : le Media Institute of Southern Africa (MISA) et l’Union des journalistes d’Afrique de l’Ouest (UJAO).

Enfin, un nombre important de programmes de formation ont été organisés afin de mettre en valeur les ressources humaines dans les médias d’Afrique. Ces projets ont mis un accent particulier sur le lien entre les médias, la démocratie, les droits de l’homme et la bonne gouvernance.

Tous ces projets se fondent sur le principe selon lequel un professionnalisme accru dans le domaine des médias, un accès plus grand aux moyens de communication et une meilleure qualité de la collecte, du traitement et de la diffusion de l’information sont essentiels à la défense de la liberté de la presse, de la démocratie et des droits de l’homme.

L’expérience de la nouvelle agence panafricaine d’information

C’est après une crise profonde au début des années 90 que l’Agence panafricaine d’information (PANA) crée en 1984 par les pays membres de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) enclenche un processus de transformations structurelles.

Conscients des enjeux régionaux qui secouent le paysage médiatique africain, les organes dirigeants de la seule agence de presse régionale africaine prennent le taureau par les cornes. La PANA (Agence spécialisée de l’OUA) fait l’objet d’une liquidation en octobre 1997. Sur ses cendres, une société anonyme regroupant des actionnaires publics et privés a été mise en place avec un capital de 12,9 millions de dollars. Ce nouveau cadre juridique assure son autonomie de gestion. Sa recapitalisation a permis de créer de toute pièce un réseau de collecte et de diffusion couvrant aujourd’hui plus de 180 pays dans le monde et utilisant la technologie Internet. Sur le plan éditorial, le réseau de collecte est passé de 5 correspondants à plus de 120 correspondants présents dans 48 pays africains.

La production éditoriale a fait l’objet d’une restructuration et c’est ainsi qu’elle est passée de 20.000 à 100.000 mots, en 4 langues : Français, Arabe, Portugais et Anglais. Des bulletins spécialisés existent et sont centrés sur :

  • L’environnement
  • Les questions de genres
  • L’économie et les finances
  • Le sport
  • L’éducation
  • La recherche scientifique
  • La pandémie du sida etc.
  • Le Nepad

Le réseau de distribution prend compte du développement des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication en Afrique et permet une distribution par Intranet à l’ensemble des clients abonnés au service de l’Agence.

Un site Web (panapres.com) permet désormais de mettre à la disposition du grand public une partie de la production tandis que le reste doit faire l’objet d’une souscription auprès de l’Agence.

Un Service Photo couvrant l’ensemble du continent a vu le jour en Mars 2001 et propose désormais des images sur l’Afrique à des clients établis dans 160 pays en coopération avec l’Agence de photo GAMMA.

L’agence affirme de plus en plus son caractère multimédia et compte occuper le segment qui lui revient sur le marché mondial des nouvelles et de l’information.

Le réseau de collecte est articulé autour de bureaux régionaux établis à : Abidjan (Côte d’Ivoire), Yaoundé (Cameroun), Addis Abéba (Ethiopie), Nairobi (Kenya), Lusaka (Zambie), Kinshasa (République Démocratique du Congo), Tripoli (Libye), Johannesburg (Afrique du Sud) et Paris (France).

Sur le marché international, quelques 250 journaux des Etats-Unis d’Amérique membres de National Newspapers Publishers Association utilisent quotidiennement le service d’information de l’agence.

Des partenariats spécifiques ont été développés avec beaucoup d’agence internationales de développement et également avec des réseaux de la société civile en Afrique.