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CES FACTEURS QUI FONDENT LA COMPLEXITE DE LA CRISE MALIENNE

(Interview dans le QUOTIDIEN sénégalais  WALFADJRI du Samedi 24 Dimanche 25 mars 2012)

Politologue et coordonnateur général du Réseau ouest africain sur la sécurité et la gouvernance (WANSED) Pr Massaër Diallo revient sur la genèse de la crise malienne qui n’est pas née d’une génération spontanée, mais elle est en réalité le fruit de plusieurs facteurs conjugués. Selon lui, ce n’est pas un simple coup d’Etat comme on en a connu ailleurs ; celui-ci est la face visible de l’iceberg. Et le problème dépasse le seul cadre malien : les enjeux sont stratégiques et sous-régionaux, par conséquent son règlement ne peut être que global et collectif.

Wal Fadjri : Professeur, quelle analyse faites-vous des événements au Mali ?

Massaer DIALLO : ce qui se passe au Mali est le résultat de la fragilisation accélérée de ce pays qui était un pays démocratique phare. Cette fragilité tient à deux facteurs :

Au plan sécuritaire, le Mali est confronté depuis plus de vingt ans à une rébellion touaregs; rébellion qui a une assise transnationale. Elle intervient aussi au Niger et il ya des touaregs qui ont été, pour ainsi dire, élevés en Libye chez Khadafi . En 1993 le pays a réussi à allumer la flamme de la paix avec trois mille armes brulées. Mais c’était presque pour la galerie, car les armes restantes étaient beaucoup plus importantes. Cela n’a pas empêché le Mali de faire une véritable percée démocratique à la faveur de la chute de Moussa Traoré avec une exemplarité dans ce processus qui a abouti à l’avènement d’Amadou Toumani Touré dit « ATT ». Celui-ci s’est retiré comme promis puis est revenu de manière tout à fait démocratique. Mais l’intérieur du processus, il n’y a eu réalité que la démocratie formelle, car le processus a été accompagné d’une corrosion de la légitimité démocratique avec l’érosion continue de taux de participation qui atteignait souvent difficilement les 30%. C’est ce que j’appelle la « démocratie sans les populations ». Cette fragilisation de la rébellion s’est accompagnée par un second facteur.

La disproportion entre l’étendue immense du pays qui fait plus d’un million 200 mille km et une armée de moins de vingt mille hommes ; cette armée a des difficultés dans la couverture administrative du territoire et dans la gestion de l’adversité née de la rébellion mais aussi et surtout de la criminalité et du terrorisme.

Wal Fadjri : Cela pose donc un problème de contrôle du territoire…

Massaer DIALLO : Le Mali constitue la frontière nord de la CEDEAO en contact direct avec l’Afrique du nord, la zone très tôt investie par Al Qaïda au Maghreb Islamique (Aqmi) venu d’Algérie, à la lisière de la zone sahélienne. Cette incapacité du Mali à gérer son territoire a été mis à profit par ces mouvements pour s’installer. Et c’est ce qui a fait du nord du Mali l’épicentre qui a permis de décloisonner ces forces que ce sont ces trois éléments. Qui composent le cocktail explosif ayant conduit à la situation actuelle.

Wal Fadjri : Les éléments formés en Libye ne concourent t’ils pas aujourd’hui à cette insécurité ?

Massaer DIALLO : L’élément déclencheur a été la crise libyenne et l’intervention de l’Otan qui ont libéré des forces de guerre extraordinaires : le régime de Khadafi a été cassé sans une capacité des autorités internes à construire un appareil étatique capable de contrôler tout l’arsenal dont disposait la Libye. Ce n’est pas moins de dix mille têtes de missiles qui sont sortis du pays, et se sont pour l’essentiel retrouvées entre les mains de rebelles et de terroristes.

Par ailleurs deux mille militaires d’origine touareg et malienne qui servaient dans l’armée de Khadafi sont rentrés, et certains  ont même été accueillis officiellement. Quelques-uns se sont mis à la disposition des autorités, mais les autres ont préféré rester à leur compte et pour reprendre la lutte identitaire, c’est cela qui a réveillé la rébellion.

C’est l’hybridation de ces trois menaces conjuguées à la faiblesse de l’Etat avec un président qui a joué la carte da la paix qui a abouti au putsch, car la position d’ATT a été décodée par l’opinion comme par son armée comme un aveu de faiblesse de sa part. En fait, le problème date de 2008 et depuis lors l’armée considère qu’ATT est dans une position attentiste. Les soldats en poste au nord du pays se sont faits « canardés »  et ils n’avaient pas la possibilité de riposter, faute d’armement adéquat et de munitions.et on se rappelle que plusieurs d’entre eux ont été faits prisonniers sans aucune réaction de l’Etat malien. A cela il faut ajuter le mécontentement des Etats voisins (Mauritanie et Algérie) face à la mollesse de Bamako. Le facteur aggravant pour ATT a été d’accepter, pour servir la diplomatie française, de libérer des chefs terroristes dans un marchandage visant à obtenir la libération d’otages occidentaux détenus par Aqmi.

Face au désastre militaire et stratégique, la classe politique malienne n’a pas pu corriger et accompagner la position d’ATT. Elle était dans l’attente naïve des prochaines échéances électorales d’avril pour passer à la suite ; ce qui s’est révélé être un mauvais calcul. C’est tout cela qui a conduit ces « desperados » (des soldats et non des officiers supérieurs), il y a eu une sorte de ras-le-bol venu d’en bas.

Wal Fadjri : Quels impacts peuvent avoir ces événements pour la sous-région ?

Massaer DIALLO : Cette crise au mali va avoir des répercussion au Niger et en Algérie, car il y a des entreprises ou des mafias des ressources naturelles qui  peuvent chercher à occuper de vastes espaces en installant des pouvoirs croupions avec lesquels ils vont négocier les rentes du pétrole, de l’uranium etc. sans souci de l’intérêt africain ou de la souveraineté de ces pays.

Ce qui s’est passé en Libye est très grave, pas parce que c’est Khadafi, mais parce qu’il était question de la stabilité et de l’équilibre de la sous-région. D’ailleurs même les autorités actuelles de la Libye se rendent compte qu’il y a un problème. C’est ce déséquilibre ainsi crée qui continue de produire son onde de choc par la déstructuration d’Etats fragiles.

Ce n’est pas seulement le Mali qui est menacé ; ce danger, qui articule rébellion, terrorisme et narco trafic, peut se produire ailleurs. En Sénégambie, nous avons une crise de faible intensité, notamment au Sud du Sénégal. Mais il faut prendre garde pour que ne viennent pas se greffer dessus ces nouvelles menaces ; il faut les contenir.

Wal Fadjri : Comment se protéger de ces menaces ?

Massaer DIALLO : Il faut avoir une attitude collective, car se qui se passe au Mali ne concerne pas seulement ce pays. Cela concerne tout l’espace CEDEAO. Cette organisation devait avoir, et elle doit de plus en plus en avoir, une posture collective dissuasive pour qu’on ne laisse pas chaque pays avec son problème. Les forces Africaines en attente, et dans ce cadre  la Brigade d’Afrique de l’Ouest sous le contrôle de la CEDEAO, ne doivent plus être un simple projet. On doit mettre en œuvre les capacités défense, mettre toutes les force dans la bataille pour empêcher le mal de s’étendre. Le terrorisme et la rébellion se diffusent très facilement. L’élément accélérateur et le lien n’est rien d’autre que le narco trafic. Nous avons une illustration parfaite de ce fléau en Guinée Bissau qui est totalement gangrenée par ce mal. Et quelque soit le régime en place, il est pris en otage par ce système mafieux disposant de moyens et d’une puissance qui dépassent ceux de l’Etat.

C’est pourquoi la réponse doit être collective, car un seul Etat ne peut faire face à ces menaces. Nous devons peser en tant qu’Etats, en tant que société civile, cadres, intellectuels et media sur la CEDEAO pour qu’elle se « mouille » ; et  pas seulement en observant les élections et les crises, mais en agissant pour  mobiliser  des forces et être présente sur le terrain. Ce qui se passe au Mali n’est pas une simple affaire de coup d’Etat. Ce qui est en jeu, c’est aussi l’unité et l’intégrité territoriales du pays ; et elles doivent être sauvegardées. Car, si elles sont remises en cause, les autres pays n’y échapperont pas dans l’espace sahélien et plus spécifiquement celui couvert par la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest ‘CEDEAO) dont la survie et le développement dépendent d’une paix et d’une sécurité assurées.

Propos recueillis par

Abdoulaye BAH